Magazine Carto

Afghanistan : un retour des talibans à Kaboul ?

Dix-huit ans après leur éviction de Kaboul en octobre 2001, les talibans, plus puissants que jamais, sont revenus en force dans le processus politique qu’ils négocient directement avec les États-Unis et sans la présence du gouvernement. Les derniers pourparlers, tenus à Doha (Qatar), se sont clos le 12 mars 2019, alors que l’élection présidentielle a été reportée au 20 septembre à cause de l’instabilité politique (1).

Un bilan de ces presque deux décennies s’impose : 132 milliards de dollars destinés à une reconstruction qui n’en a que le nom, une grande partie de cette somme s’étant évaporée dans les poches de fonctionnaires, de sociétés militaires privées, d’élites locales, d’entrepreneurs malhonnêtes ; des centaines de milliers de civils morts et blessés ; près de 5 millions de réfugiés et déplacés ; une production d’opium en hausse, le pavot restant le principal moyen de subsistance d’une population en majorité agricole et la manne essentielle pour financer les combats de l’insurrection…

Le revirement américain

Les 35,53 millions d’Afghans (2017) sont épuisés par quarante années de guerres (depuis 1979) et une paix promise en 2001 qui n’arrive pas, alors que le gouvernement du président Ashraf Ghani (depuis 2014) est affaibli par la corruption, la gabegie, les luttes intestines et le contrôle territorial grandissant des talibans, que la présence militaire étrangère (avec la mission « Resolute Support » de l’OTAN, depuis janvier 2015, avec 17 034 hommes en mars 2019) peine à étouffer. Pis encore, les États-Unis, qui avaient promis d’en finir avec la terreur des talibans, négocient à présent avec eux, au risque de leur remettre les clés du pouvoir à Kaboul, tout en incluant des personnages polémiques, à l’instar de Gulbuddin Hekmatyar, seigneur de guerre et leader du mouvement islamiste Hezb-e Islami, responsable de la destruction de la capitale durant la guerre civile (1992-1996).

Dans ce contexte fort peu optimiste, il convient de rappeler qui sont les « séminaristes ». Apparus sur la scène afghane au milieu de la décennie 1990, lors des luttes sanglantes opposant les factions moudjahidines pour la conquête de Kaboul, qu’ils reprirent par la force en 1996, tout le monde a en mémoire le revirement radical qu’ils appliquèrent au pays, faisant passer les mœurs de l’anarchie totale à l’encadrement le plus extrémiste, excluant les notions de vie et de liberté dans tous les domaines. C’est ainsi qu’ils plongèrent l’Afghanistan dans l’obscurité de l’intolérance et de la tyrannie quotidienne durant cinq années, jusqu’à un certain 11 septembre 2001. Après quoi ils furent évincés de la capitale, cela pour avoir laissé les combattants d’Al-Qaïda utiliser leur territoire d’où ils perpétrèrent les attentats… et non pas pour être punis de leur politique déshumanisante. Ils sont depuis revenus en force, notamment avec un niveau de violence qu’ils n’avaient encore jamais atteint, contraignant nombre d’organisations humanitaires, pourtant familières des terrains de guerre, à réduire leurs effectifs, voire à quitter le pays.

Un nouveau « Grand Jeu »

Que faut-il donc attendre des négociations, alors que l’élection présidentielle doit se tenir le 20 septembre 2019 après deux reports ? Les conditions et participants n’incitent pas à envisager de conclusion sous les meilleurs auspices. En écartant la société civile et le gouvernement, mais en accordant la part belle aux talibans et autres groupes insurgés, et en conviant également l’Iran et la Russie, cette répartition orchestrée par les États-Unis laisse à penser que ces pourparlers visent, comme à l’époque du « Grand Jeu » au XIXe siècle, à satisfaire non pas les aspirations de la population, mais bien les intérêts des acteurs engagés dans ce conflit, qui, malgré des appétits géopolitiques parfois contradictoires, ont tout à gagner de la poursuite de cette guerre. Ainsi, le Pakistan a besoin d’un Afghanistan instable et ingouvernable, dans l’incapacité de contester une frontière entre les deux pays mise en cause par Kaboul ; un nouveau pouvoir taliban réveillerait les oppositions de leurs ennemis d’hier, qui reprendraient les armes.

Sur le terrain, les talibans profitent du soutien d’une partie de la population, lasse de la faiblesse de l’État central qui est incapable de gérer des conflits de droit commun, laissant aux fondamentalistes la liberté de créer des tribunaux, notamment dans les campagnes. Début 2018, ils contrôleraient 12 % du territoire national, principalement dans le sud et le nord-ouest du pays, selon des sources américaines ; en réalité, ils seraient actifs dans 60 % des districts.

La seule lumière qui pourrait éclaircir cet embrouillamini jaillirait de la société civile. Rompue aux promesses non tenues des Occidentaux et à l’opportunisme des talibans, lassée par des dirigeants qui ne lui ont offert que désillusions et amertume, la population, notamment la jeunesse, d’un dynamisme politique à toute épreuve, a compris qu’elle ne pourrait désormais compter que sur elle-même. Si l’histoire rappelle que les Afghans n’ont jamais été traités avec dignité, ils n’ont jamais cessé non plus de faire savoir qu’ils ne céderaient pas un pouce de leur territoire. Il ne tient donc qu’à eux, avec le soutien de la communauté internationale, de reprendre leur avenir (et leur pays) en main. 

Cartographie de Laura Margueritte

L’emprise des talibans en Afghanistan
L’armée et la défense afghanes en 2017

NOTE

(1) Pour en savoir plus : « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », in Moyen-Orient n° 42, avril-juin 2019, p. 15-79.

Article paru dans la revue Carto n°53, « Entre innovations et paradoxes : Demain, on mange quoi ? », mai-juin 2019.

À propos de l'auteur

Jérôme Diaz

Jérôme Diaz

Journaliste indépendant spécialisé en géopolitique, titulaire du master 2 en droit international "Décurié internationale et défense" (université Grenoble Alpes) ; coauteur de Cahier de l'Herne John Le Carré (d'Isabelle Perrin (dir.), Éditions de l'Herne, 2018).

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR