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Islam d’Asie : une foi ancienne en question

Les attentats de l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) le dimanche de Pâques 2019 au Sri Lanka, des débats sur la religion lors de la présidentielle en Indonésie en avril, une communauté musulmane maltraitée en Inde ou en Birmanie (Rohingyas)…, l’islam soulève des questions en Asie. Qu’en est-il de ses origines, de sa pratique, de son pouvoir ?

Le sous-continent indien (Pakistan, Inde, Bangladesh, Sri Lanka, Népal, Bhoutan, Maldives) compte à lui seul 507,28 millions de musulmans en 2010 (1). L’Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande et Birmanie) en regroupe 232,57 millions, dont 204,84 millions en Indonésie, soit le plus grand pays musulman du monde en nombre de fidèles.

Pourtant, l’islam asiatique est parfois minoré du fait de son éloignement géographique (des Lieux saints) et culturel (faible maîtrise de l’arabe), de la prégnance des religions préislamiques (hindouisme, bouddhisme) et des pratiques syncrétiques. Toutefois, les attaques terroristes au Sri Lanka, le 21 avril 2019, rappellent un fait majeur : l’expansion d’une vision radicale sur le continent où vit la majorité de la population musulmane (62,1 %), par comparaison aux pays arabes, qui n’en regroupent que 20 %.

Néanmoins, l’Asie recoupe diverses situations : des États dont la population musulmane est majoritaire (Indonésie, Pakistan, Bangladesh), ceux où elle est minoritaire (Inde, Philippines), voire insignifiante (7 000 au Bhoutan, soit 1 % des habitants en 2010), ceux dans lesquels le pouvoir pratique de terribles répressions (la Birmanie contre les Rohingyas). D’autres ont su concilier État et religion, comme l’Indonésie qui a fait de l’islam une religion officielle tout en prônant un modèle de tolérance interreligieuse, tandis que le Pakistan est une République islamique.

L’Asie est la région du monde la plus tardivement islamisée, par la voie du commerce. Si le calife Othman (644-656) envoie pour la première fois une ambassade en Chine vers 650 pour diffuser l’islam, le cœur de l’Inde n’est atteint qu’à partir du XIe siècle par les marchands arabes. Cette diffusion progressive s’accompagne du développement des confréries soufies véhiculant un quiétisme et une tolérance à l’égard des autres fois et engendre nombre de pratiques différentes. Souvent teinté de chamanisme, l’islam malais et insulindien n’écarte pas les cérémonies des rois-dieux de l’Inde ni les grandes épopées hindoues (Mahabharata et Ramayana). Chez les Hui de Chine, les femmes tiennent la place d’oulémas, mènent la prière et enseignent le Coran.

Mais dans l’entre-deux-guerres, l’islam prend un rôle politique d’envergure. Les premières grandes organisations s’en réclament pour appuyer leurs mobilisations anticoloniales, comme le Sarekat Islam indonésien. De nos jours, dans la province de Pattani, dans le sud de la Thaïlande, ou dans le Xinjiang chinois, la religion continue d’être associée à une volonté d’autonomie. Dans ces contextes souvent conflictuels, l’islam sert de vecteur identitaire pour assumer une aspiration de résistance et d’émancipation face à un pouvoir central discriminatoire. Les tensions deviennent le ferment de fractures confessionnelles entre musulmans et bouddhistes en Birmanie ou hindouistes en Inde, par exemple. La gestion de l’islam est alors centrale, et la question religieuse recoupe les enjeux économiques et géopolitiques.

Terrain d’expansion du djihad ?

On observe une montée du conservatisme et de l’islam radical due, en partie, à l’expansion de l’EI en Asie du Sud-Est. Au-delà de la défaite du « califat » en Syrie et en Irak, la présence d’extrémistes trouve une explication dans les conséquences de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) en Asie. À partir de ce conflit, la volonté de résister à un pouvoir central en s’appuyant sur l’islam s’ancre sur une idéologie différente : le djihad. En Indonésie, le Jemaah Islamiyah naît en 1993. Nombreux sont les vétérans d’Afghanistan à retourner en Thaïlande ou aux Philippines pour créer des groupes armés ; c’est le cas, par exemple, d’Abou Sayyaf, apparu en 1991 dans le sud philippin (Jolo, Mindanao).

Dans les années 2000, les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie centrale voient ces forces radicalisées s’inscrire dans une mouvance globale. Ainsi, Al-Qaïda hier et l’EI aujourd’hui récupèrent des velléités anciennes pour structurer leur djihadisme mondialisé. Un nombre important de combattants issus des républiques du Caucase rejoignent le « califat » à partir de 2014, et les républiques centre-asiatiques sont dorénavant confrontées aux dangers de leur retour. L’EI a signifié sa volonté de s’étendre en Asie. Pas un mois ne passe sans que les autorités indonésiennes ne démantèlent un réseau. Ces évolutions sont d’autant plus inquiétantes que l’avenir démographique de l’islam se jouera dans les pays d’Asie.

Mais cette réorientation du radicalisme vers l’Asie présente des limites. Même si le risque est réel, les États asiatiques ne sont plus aussi faibles qu’ils l’étaient dans les années 1980 d’un point de vue politique et économique. Les épigones d’Al-Qaïda ou de l’EI auront du mal à profiter de leurs faiblesses pour s’implanter.

Cartographie de Dario Ingiusto

1 - La diffusion de l’islam en Asie orientale
2 - La place de la religion musulmane en Asie

Note

(1) Pew Research Center, The Future of the Global Muslim Population: Projections for 2010-2030, janvier 2011.

Article paru dans la revue Carto n°54, « L’avenir des animaux : Biodiversité et crimes environnementaux », juillet-août 2019.

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