Suprémacistes blancs : ennemis numéro un des États-Unis ?

Alors que les États-Unis enregistrent une augmentation des crimes haineux, et que la droite radicale a été galvanisée par l’élection de Donald Trump, retour sur une mouvance ancienne remontant au XIXe siècle mais dont la forme actuelle est basée sur ce qui s’est passé au tournant des années 1960-1970.

L’idéologie suprémaciste place les Caucasiens au sommet de la pyramide raciale aux États-Unis. Après avoir justifié l’esclavage au XIXe siècle, elle combine aujourd’hui du nativisme avec du patriotisme teinté de fondamentalisme chrétien. Le nativisme affirme la nécessité d’assurer l’homogénéité ethnique ou raciale d’un territoire donné, ce qui se traduit aujourd’hui par l’idée d’un « white ethnostate », un État blanc qui serait indépendant. L’expulsion ou l’élimination des indésirables serait la réponse à l’ensemble des maux de la société. Le patriotisme suprémaciste défend, par la violence si nécessaire, les institutions fondamentales du pays, celles mises en place par les Pères fondateurs pour assurer la pérennité de l’héritage européen. Dans ce cadre, la Déclaration d’indépendance et la Constitution, rédigées par un groupe d’hommes blancs, concerneraient uniquement les Caucasiens, ce qui expliquerait que pour plusieurs, « We the People » a une connotation ethnique et raciale exclusive. À ces courants séculiers s’ajoute du fondamentalisme chrétien associé à la christian identity pour qui les Anglo-Saxons, et souvent tous les Caucasiens aux États-Unis, sont le nouveau peuple élu, descendant d’une des tribus perdues d’Israël. Dans cette eschatologie millénariste, la création d’un État chrétien ethniquement pur où l’homosexualité sera bannie est une étape vers le retour du Messie. Pour plusieurs sectes de la christian identity, cette prophétie est envisagée en termes apocalyptiques et prendra la forme d’une confrontation entre les élus et leurs ennemis. Enfin, suivant ce que l’historien Richard Hofstadter nomme le « paranoid style in american politics », les suprémacistes sont convaincus qu’une kabbale regroupant différents intérêts a pris le contrôle du gouvernement afin d’asservir les blancs (1). Pour plusieurs, ce complot est mené par les juifs qui utilisent les autres groupes non caucasiens dans la réalisation du génocide blanc. Ici le multiculturalisme, l’immigration et la laïcisation sont vus comme des politiques destinées à éliminer tout l’héritage occidental en le noyant dans d’autres cultures.

Un suprémacisme qui a évolué selon les époques

Après la guerre de Sécession (1861-1865) jusqu’aux années 1960, les suprémacistes se sont particulièrement attaqués aux Afro-Américains. Le Ku Klux Klan (KKK), fondé au Tennessee en 1865 par des vétérans confédérés, tout comme les autres groupes paramilitaires qui se multiplient au Sud durant la Reconstruction (1865-1877), avaient pour objectif de rétablir la subordination des anciens esclaves et ainsi rétablir la hiérarchie raciale. Un des exemples les plus patents de la violence dont ces derniers furent victimes est le massacre de Colfax en Louisiane de 1873, au cours duquel un groupe de blancs massacre environ 150 membres afro-américains de la milice locale. Plus répandu, le lynchage devient pratiquement un rituel public par lequel les blancs affirment leur supériorité. Dans ce cadre, les monuments commémorant la mémoire confédérée érigés au tournant du XXe siècle partout au Sud rappellent eux aussi cette suprématie (2). Le KKK renaît en 1915 grâce la sortie du film The Birth of a Nation de D. W. Griffith, qui en fait l’apologie. En 1923, il compte environ 250 000 membres et n’hésite pas à défiler dans les rues des grandes villes (3). Les années 1930 voient l’apparition de groupes nazis comme l’American Bund dont la grande réunion en 1939 à New York a attiré 20 000 participants (4). Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale discréditent toutefois les mouvements suprémacistes, relèguent ceux-ci à la marge et ouvrent la porte à la lutte pour les droits civiques.

Alors que le mouvement pour les droits civiques prend de l’ampleur à partir des années 1950, la violence suprémaciste s’intensifie. Au cours de cette période, la nouvelle mouture du KKK se rend responsable d’au moins 130 attentats à la dynamite. Suite à la mort de quatre activistes et la destruction de 27 églises supplémentaires en 1964, l’administration Johnson demande au FBI de mettre hors d’état de nuire le KKK. Cet activisme gouvernemental convainc l’ensemble de l’extrême droite dont les suprémacistes font partie que le gouvernement est maintenant aussi un danger existentiel et qu’il est probablement aux mains d’une élite au service d’intérêts hostiles, généralement associés à des intérêts juifs.

Face à ces transformations se développe ce que l’historienne Kathleen Belew nomme le mouvement White Power (WP). Selon elle, le WP est une idéologie révolutionnaire visant à l’établissement d’une société autoritaire blanche remettant en question la légitimité du gouvernement. Il s’incarne dans une multitude de groupes allant des restes du KKK à des néo-nazis comme l’Aryan Alliance (5). Le développement du WP est à la fois une réaction à la lutte pour les droits civiques et une conséquence de la guerre du Vietnam (1965-1975).

La guerre du Vietnam fournit quant à elle les cadres qui structurent le mouvement WP. Au cours des années 1970, plusieurs vétérans désillusionnés considèrent que le traitement qu’ils reçoivent de la part du gouvernement et de la population après avoir mené pour rien une guerre perdue relève de la trahison. Dans cet ordre d’idées, les bouleversements socio-politiques mentionnés plus tôt sont pour ces vétérans le symbole de tout ce qui ne va pas au pays. Les minorités en tous genres et les étudiants qui contestent la guerre du Vietnam tout en faisant la « promotion du communisme », profitent selon ces vétérans des largesses du gouvernement et sont responsables de leur situation précaire à leur retour de la guerre.

Cette trame anime leur ressentiment qui est vue par plusieurs à travers la lorgnette du suprémacisme. Certains de ces vétérans s’engagent même comme mercenaires en Rhodésie, ramenant aux États-Unis l’idée d’un État suprémaciste dont le drapeau est maintenant un symbole que même l’auteur de la tuerie de Charleston a utilisé pour montrer sur des photos ses opinions politiques.

Tout comme les vétérans confédérés, les soldats de retour du Vietnam utilisent leur expérience de la violence pour organiser des groupes pouvant mener la lutte pour la suprématie blanche. Ils donnent ainsi une cohérence à une panoplie d’organisations disparates qui malgré des divergences idéologiques, allant de néo-nazis au KKK en passant par les chrétiens identitaires, désignent une kabbale gouvernementale – souvent nommée ZOG pour Zionist Occupied Government – comme ennemi principal.

William Pierce et Louis Beam sont les deux principaux penseurs du WP. Par leurs écrits et leurs actions organisationnelles, ils ont donné une cohérence au mouvement en identifiant l’ennemi, des cibles, un vocabulaire et des méthodes d’opération. Pierce, physicien de formation, fonde la National Alliance. En 1978 il publie, sous le pseudonyme d’Andrew McDonald, The Turner Diaries, un roman racontant la lutte contre le ZOG menée par un groupe de patriotes nommé The Order. Le principal protagoniste, Earl Turner, est recruté après que celui-ci ait détruit le quartier général du FBI. Il assassine ensuite des représentants de l’ordre et des notables afro-américains et juifs pour que ceux-ci utilisent la répression gouvernementale contre les blancs et ainsi mobiliser ces derniers. Le roman se termine par le sacrifice de Turner qui se jette sur le Pentagone avec une bombe atomique. Tout comme dans The Hunter (1989), la suite de ce roman, Pierce décrit avec exactitude comment mener ce que plusieurs nomment la Racial Holy War, soit en donnant des moyens techniques, soit en identifiant des cibles potentielles (6). Le groupe néo-nazi The Order mène une série d’opérations au début des années 1980 en suivant les écrits de Pierce. La bombe utilisée à Oklahoma City suivait une recette fournie dans The Turner Diaries et se voulait une imitation de ce que fait Turner dans le roman (7).

Un message qui se diffuse de plus en plus facilement

Peu après son retour du Vietnam, Louis Beam joint le KKK puis, suivant de nombreux démêlés avec la justice et la lecture de The Turner Diaries, commence à organiser l’extrême droite à l’échelle nationale. Il lance différents périodiques comme le Inter Klan Newsletter and Survival Alert, et utilise les premiers balbutiements d’Internet pour fonder le Aryan Nation Liberty Net en 1984. Son expérience au Vietnam lui montre l’efficacité de la guérilla et de la subversion, d’où l’idée de développer ce qu’il nomme la Leaderless Resistance au cours des années 1980. Selon Beam, il faut organiser des cellules indépendantes et autonomes dont la cause, les cibles et le mode d’action doivent être assez évidents pour que même un individu isolé puisse passer à l’action (8).

L’attentat de 1995 engendre un très fort rejet par l’opinion publique de l’extrême droite en général en plus de déclencher une répression massive de la part des autorités. De la fin des années 1990 à 2008, les mouvements WP et suprémacistes se réorganisent et modifient leur rhétorique. Les nouvelles technologies de l’information et les médias sociaux qui explosent dans les années 2000 permettent la diffusion des messages, les échanges et le recrutement. Des forums en ligne comme Storm Front fondé en 1995 ou le Daily Stormer en 2013, ou encore les plateformes d’échange comme Facebook, Twitter, Reddit et leurs émules dédiées à l’extrême droite comme 4Chan, Gab ou Modern Militia Movement facilitent la diffusion du message.

Se multiplient aussi à ce moment les contenus suprémacistes, non seulement de la musique, qui facilite les réunions lors de concerts, mais aussi de la littérature, des films et même des jeux vidéo, certains visant explicitement le recrutement d’adolescents (9). Les propos souvent violents et haineux sont tout d’abord présentés comme de l’ironie puis deviennent graduellement la norme (10). L’accessibilité explique en partie pourquoi la consommation de tels contenus est maintenant plus significative que l’appartenance à un groupe extrémiste dans le passage à l’acte des « loups solitaires », comme le tueur de Charleston, qui finalement ne sont pas si solitaires (11).

En plus de développer de nouveaux moyens de diffusion, les suprémacistes ont modifié leur rhétorique de façon à devenir plus acceptables.

Jared Taylor par exemple, diplômé de Yale, fondateur du think tank suprémaciste New Century Foundation, récupère la rhétorique des droits civiques des années 1960 et développe ce qu’il nomme le nationalisme blanc. Plutôt que d’affirmer la supériorité caucasienne comme le font les néo-nazis ou le KKK, Taylor affirme qu’il faut défendre l’héritage occidental, faire la promotion de sa culture et en maintenir la pureté. Selon Taylor, les États-Unis furent fondés par des Européens qui ont subordonné les autres groupes pour assurer la pérennité de leur civilisation. Cependant, les années 1960 en mettant sur un pied d’égalité toutes les cultures ont fragilisé les fondements de l’Amérique. Dans The Color of Crime (2005), Taylor affirme que les crimes haineux commis par des Afro-Américains contre des Caucasiens dépassent de loin la situation inverse, ce qui est une preuve du génocide blanc. Ce livre a incité l’auteur de la tuerie de Charleston à passer à l’action en 2015 (12).

L’élection d’Obama : un électrochoc

L’élection du premier président afro-américain en 2008 fait exploser le nombre de groupes d’extrême droite aux États-Unis (13). À partir de ce moment, il devient impératif pour les suprémacistes sinon de rétablir la hiérarchie raciale, à tout le moins d’assurer la survie des Caucasiens. Cette élection est un électrochoc qui pousse plusieurs leaders à unir les différents groupes de l’extrême droite. Certains comme Mathew Heimbach, fondateur du Worker Traditionalist Party en 2015, travaillent à partir de la base en organisant des rencontres entre les groupes. D’autres comme Richard Spencer font de même en formulant un message identitaire blanc, masculiniste et conspirationniste transgressant ouvertement les normes de la discussion publique, ce qu’il définit comme l’« Alt-Right », la droite alternative qui se veut plus affirmative que les conservateurs traditionnels tout en étant bon chic bon genre comparativement aux suprémacistes d’avant. Spencer diffuse son message sur des plateformes comme son The Alternative Right fondé en 2010 ou par le National Policy Institute qu’il dirige depuis 2011 via lequel il organise des événements, particulièrement en milieu hostile comme sur les campus universitaires de façon à amener une plus grande couverture médiatique (14). Le rallye Unite the Right tenu à Charlottesville en août 2017 avait pour objectif d’unir une droite radicale galvanisée par l’élection de Donald Trump et de montrer son influence politique. La violence des affrontements et la mort d’une manifestante après qu’un véhicule ait foncé dans une foule de contre-manifestants ont toutefois montré que derrière la rhétorique du nationalisme blanc se cache celle du suprémacisme et du WP (15). Malgré le refus du Président de clairement condamner l’extrême droite, l’opinion publique et les autorités se sont tournées contre l’Alt-Right et ses associés, ce qui explique en grande partie l’échec du rallye Unite the Right 2 à Washington en 2018.

Malgré cet échec et le retrait dans l’ombre du mouvement suprémaciste aux États-Unis, celui-ci reste actif. Les données de l’Anti-Defamation League pour 2018 montrent que l’extrême droite est responsable de 98 % des homicides commis par des extrémistes. Pour 2017, le FBI rapporte que 59,5 % des victimes d’actes haineux ont été ciblées en fonction de leur ethnicité alors que 20,7 % l’étaient en fonction de leur religion (16). Dans les deux cas, il y a augmentation des crimes haineux par rapport à l’année précédente. En octobre 2018, un homme a assassiné 11 fidèles dans une synagogue de Pittsburgh. Tout comme l’auteur de la tuerie de Charleston, cet homme a été inspiré par les messages suprémacistes qu’il a trouvés en ligne, notamment l’idée qu’un génocide blanc commandité par des intérêts juifs est en cours aux États-Unis. Cette rhétorique haineuse dont le nationalisme blanc n’est que la dernière mouture demeure d’autant plus dangereuse qu’elle trouve des échos partout en ligne et même dans les propos du Président.

« Déclancher une guerre raciale »

Notes

(1) Richard Hofstadter, « The Paranoid Style in American Politics », Harper’s (novembre 1964), p. 79-86.

(2) George C. Rable, But There was No Peace : The Role of Violence in the Politics of Reconstruction, University of Georgia Press, 2007, p. 122-142 ; David T. Blight, Race and Reunion. The Civil War in American Memory, Harvard University Press, 2001, p. 272-273.

(3) Rory McVeigh, The Rise of the Ku Klux Klan. Right-Wing Movement and National Politics, University of Minnesota Press, 2009, p. 25.

(4) Arnie Bernstein, Swastika Nation. Fritz Kuhn and the Rise and Fall of the German American Bund, MacMillan, 2014, p. 177-192.

(5) Kathleen Belew, Bring the War Home. The White Power Movement and Paramilitary America, Harvard University Press, 2018, p. 3-11.

(6) John M. Berger, « The Turner Legacy : The Storied Origins and Enduring Impact of White Nationalism’s Deadly Bible », International Centre for Counter-Terrorism – The Hague, vol. 7, no 8, 2016.

(7) Lou Michel et Dan Herbeck, American Terrorist. Timothy McVeigh and the Oklahoma City Bombing, Harper Perennial, 2001, p. 228.

(8) Belew, op. cit, p. 120-121 ; Georges Michael, Confronting Right Wing Extremism and Terrorism in the USA, Routledge, 2003, p. 106-07.

(9) Sur le recrutement, Eli Saslow, Rising Out of Hatred. The Awakening of a Former White Nationalist, Knopf, 2018. Concernant la scène culturelle suprémaciste, voir Pete Simi et Robert Futtrell, American Swastika. Inside the White Power Movement’s Hidden Space of Hate, Rowan & Littlefield, 2010, p. 59-88.

(10) Angela Nagle, Kill All Normies. Online Culture Wars from 4Chan and Tumblr to Trump and the Alt-Right, Zero Books, 2017, p. 28-29.

(11) Mark S. Hamm et Ramòn Spaaij, The Age of Lone Wolf Terrorism, Columbia University Press, 2017, p. 59-63.

(12) David Neiwert, Alt-America. The Rise of the Radical Right in the Age of Trump, Verso, 2017, p. 231.

(13) Daryl Johnson, Right-Wing Resurgence. How a Domestic Terrorist Threat is Being Ignored, Toronto, Rowan & Littlefield, 2012, p. 198-209. Voir aussi le rapport annuel 2017 du Southern Poverty Law Center [en ligne].

(14) Vegas Tenold, Everything You Love will Burn, Basic Books, 2018 ; Neiwert, op. cit., p. 236-38.

(15) Au sujet du rôle incontournable de la violence dans la création d’un État blanc, écouter Spencer dans Adam Bhala Lough, Alt-Right : Age of Rage, Netflix, 2018 à 26 minutes. Il faut aussi voir que Charlottesville faisait suite à une série de rallyes où l’extrême droite a usé de violence à des fins de recrutement, d’unification et de promotion. A.C. Thompson, « Documenting Hate : Charlottesville », Frontline, PBS (7 août 2018).

(16) Anti-Defamation League, Murder and Extremism in the United States in 2018, U.S. Department of Justice – Federal Bureau of Investigation, Hate Crime Statistics, 2017, « Incidents and Offenses » (automne 2018), p. 2-4.

Légende de la photo en première page : Le 12 août 2017, des Américains participent à la manifestation « Unite the right » dans les rues de Charlottesville, afin de protester contre le projet de retrait d’une statue d’un général confédéré considéré comme un défenseur de l’esclavagisme. Ces manifestations rassemblant des suprémacistes blancs et des partisans de l’extrême droite américaine ont dégénéré en affrontement avec des contre-manifestants, faisant un mort et une vingtaine de blessés. La réaction de Donald Trump, qui a renvoyé dos à dos les deux camps, a par la suite suscité une vague d’indignation dans le pays. (© Shutterstock/Kim Kelley-Wagner)

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