La puissance démographique indienne : quels atouts ? Quels défis ?

Alors que l’Inde devrait bientôt dépasser la Chine et être le pays le plus peuplé du monde, quid du passé démographique du pays ? A-t-il toujours été un « poids lourd » démographique régional ?

O. Da Lage  : Au-delà de l’échelle régionale, l’Inde a toujours été un poids lourd démographique mondial. Lorsqu’on analyse les reconstitutions démographiques qui ont été faites, notamment par Angus Maddison, on peut constater que la population indienne représente à partir du XVIIe et du XVIIIe siècles, selon les estimations, entre 20 % et 23 % de la population mondiale. La Chine représentait une part variable allant de 18 % à 30 %.

Ces deux pays ont toujours été des géants démographiques. Bien sûr, l’Inde d’aujourd’hui est différente des Indes britanniques, tout comme l’Empire moghol est différent du royaume de Vijayanagar. Cependant, nous retrouvons une certaine stabilité dans le poids de la population indienne, non seulement à l’échelle régionale, mais aussi mondiale.

Face à une Chine vieillissante, dans quelle mesure le poids du nombre est-il une chance ou un atout pour l’Inde ?

Aujourd’hui, la population indienne constitue très certainement un atout pour le pays. La population est jeune, ce qui est un facteur d’innovation, de dynamisme et de renouvellement. Or, dans le même temps, la population chinoise se met à vieillir de façon assez visible [voir p. 36]. Cependant, le problème est que l’Inde ne dispose pas vraiment de système de sécurité sociale. Si la famille élargie tient aujourd’hui ce rôle pour ceux de ses membres qui sont vulnérables, ce système est de plus en plus remis en cause par l’urbanisation et le coût des logements, qui empêche les différentes générations de cohabiter sous le même toit. Si quelque chose n’est pas fait dès à présent pour anticiper le renversement de la situation démographique du pays dans 30, 40 ou 50 ans, l’Inde sera alors dans une situation extrêmement difficile.

L’Inde possède également l’une des diasporas les plus importantes au monde. Dans quelle mesure celle-ci constitue-t-elle un relais de la puissance indienne ?

Il existe environ 30 millions d’Indiens vivant actuellement à l’étranger : les « Non-Resident Indians » (NRI). Longtemps ignorés par l’Inde, considérés comme ayant abandonné leur pays pour aller faire fortune ailleurs au lieu de contribuer au développement, ils sont depuis une vingtaine ou une trentaine d’années vus au contraire comme des atouts et comme des ambassadeurs de l’Inde. Ces NRI ayant souvent bien réussi à l’étranger — que ce soit aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Afrique ou dans les pays du Golfe —, ils constituent aujourd’hui des relais importants, notamment en matière d’investissement, car ils transfèrent de l’argent en Inde et contribuent ainsi de manière significative à l’économie indienne. Il y a donc aujourd’hui une approche très positive vis-à-vis des Indiens de l’étranger, y compris pour ceux qui avaient abandonné leur nationalité, et à qui on a proposé un statut d’Overseas Citizens of India (OCI). Ce statut leur donne aujourd’hui les mêmes droits qu’un citoyen indien, hormis au niveau politique.

Parallèlement, le retour de ces NRI est également encouragé. Ces dernières années, on a ainsi pu voir notamment un certain nombre d’ingénieurs indiens de la Silicon Valley revenir en Inde pour y faire fortune. Ils y trouvent des salaires équivalents à ce qu’ils pourraient gagner à l’étranger et peuvent accéder facilement aux entreprises du secteur. Il existe d’ailleurs un film très célèbre d’une vingtaine d’années, dans lequel l’acteur Shahrukh Khan incarne un ingénieur de la NASA qui quitte les États-Unis pour passer ses vacances dans son village d’origine en Inde, où il va aider la population locale à accéder à l’eau. Il décidera par la suite de ne pas retourner à la NASA et de continuer à contribuer au développement de son village. Ce film s’appelle Swades, ce qui signifie « mon propre pays ».

Pourquoi les Indiens de l’étranger étaient-ils ignorés par l’Inde ?

Dans les trente premières années qui ont suivi l’indépendance de l’Inde, il existait une indifférence, voire une déception vis-à-vis des NRI — appelés parfois les « Non Reliable Indians ». Cette indifférence pouvait s’expliquer par deux raisons. D’abord parce que l’Inde avait besoin de toutes ses capacités et de tous ses citoyens pour aider à son développement de jeune nation indépendante. Mais aussi parce que le Premier ministre Jawaharlal Nehru, qui avait développé des liens très étroits avec les dirigeants des pays africains, conseillait aux Indiens de ces pays — tels que le Kenya ou l’Afrique du Sud — de prendre la nationalité de leur nouveau pays de résidence et de se comporter en bons citoyens. Cela, afin de ne pas risquer des accusations de double allégeance.

Mais cette période est aujourd’hui complétement révolue et la réussite d’un Indien à l’étranger fait désormais l’objet d’articles dans les journaux et suscite la fierté.

Peut-on également dire que l’Inde est plombée par sa démographie ?

Actuellement, je ne pense pas, en raison du poids de la jeunesse indienne qui favorise le développement économique du pays. En effet, la croissance indienne est très largement tirée par la demande intérieure. Par ailleurs, cette même jeunesse constitue la sécurité sociale des parents et des grands-parents. Mais encore une fois, si rien n’est fait pour anticiper le retournement de la courbe démographique et le vieillissement de la population qui en découlera, la démographie indienne deviendra alors une véritable bombe à retardement.

Par le passé, le gouvernement indien jugeait déjà que la croissance démographique était trop rapide pour un bon développement du pays, prenant notamment la décision de mettre en place un programme de planification familiale visant à rendre les contraceptifs accessibles à tous ou organisant des campagnes de stérilisation, parfois forcée. Quid du bilan de ces différentes mesures, alors que l’Inde s’apprête à dépasser la Chine ?

Il est important de rappeler le contexte de l’époque. Il y avait eu deux moussons désastreuses et l’Inde était frappée par une famine qui l’avait contrainte à importer du blé des États-Unis. À l’époque, le Club de Rome (1) mettait en garde contre une croissance démographique exponentielle qui pourrait mettre en danger la planète. Les mesures de stérilisation forcée mises en œuvre par la Première ministre Indira Gandhi ont été très mal acceptées par la population, et sont d’ailleurs en grande partie responsables de sa défaite aux élections de 1977. Ce souvenir est assez néfaste pour les Indiens, d’autant que, même si la pauvreté existe toujours en Inde, il n’y a pas véritablement eu de famine comme on a pu le redouter dans les années 1960. Le pays a été capable d’absorber sa croissance démographique.

Néanmoins, cette période de stérilisation forcée et de mesures contraceptives appliquées avec coercition pendant la période d’état d’urgence évoque de très mauvais souvenirs pour les Indiens.

Comment expliquer également les importants contrastes démographiques entre certains États du Nord du pays et d’autres du Sud, tels le Kerala, où la transition démographique est achevée ?

Cela s’explique très largement par la mise en œuvre de politiques publiques dans certains de ces États, tels le Bengale-Occidental ou le Kerala — longtemps dirigés par le parti communiste indien —, où l’éducation et la santé se sont vues donner la priorité par les pouvoir publics. Ceci explique que les données statistiques des populations de ces États sont souvent proches des normes européennes, alors même que dans l’Inde du Centre et du Nord, certains États se retrouvent dans une situation d’arriération qui s’explique en grande partie par le sous-investissement dans l’éducation de la petite enfance et des soins de santé. Les dépenses de santé représentent en effet à peine 3 % du PIB du pays, ce qui est très faible et qui génère d’ailleurs beaucoup d’autres problèmes de nature économique. Autant l’Inde semble se soucier de l’éducation supérieure de ses élites, autant peu de choses sont faites pour l’éducation de la petite enfance, et cela même si la Cour suprême a déclaré que l’éducation était obligatoire. Mais sans moyens, rien ne peut être fait.

Est-ce que ce type de contrastes entre les États indiens peut susciter des mouvements de population ?

Les grands mouvements de population intra-indiens ont longtemps été constitués par les Indiens voulant se rendre à Bombay — ou aujourd’hui à Bangalore — pour trouver du travail. Ces migrations sont donc avant tout liées au développement économique du pays. Je n’ai pas connaissance de mouvements de population motivés par l’accès aux soins et à l’éducation offert par le Kerala par exemple.

Quel peut être l’impact de ce contraste démographique ?

Il y aura un impact à long terme. Il faut compter une génération pour changer les choses. Si suffisamment d’écoles sont créées pour accompagner l’éducation des enfants dans les États qui en manquent, il faudra attendre 15 à 25 ans avant que cela commence à donner des résultats dans ces régions. Cela va aussi de pair avec les mentalités. Les États du Nord de l’Inde, tels que le Rajasthan ou l’Uttar Pradesh, sont en effet beaucoup plus machistes, ce qui se reflète d’ailleurs dans les avortements sélectifs qui entraînent un déficit de filles à la naissance [voir p. 85]. Cela contribue en parallèle à la violence et aux difficultés économiques et sociales rencontrées par ces États. Ce cercle vicieux peut être rompu, mais uniquement en prenant les choses à la racine, à savoir via des investissements dans le secteur de la santé et de la petite enfance.

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