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L’infanterie à l’horizon 2025

À la question de savoir si l’effort financier prévu pour les prochaines années serait suffisant, le chef d’état-­major des Armées, le général François Lecointre, s’exprimait ainsi en juillet 2018 devant la représentation parlementaire : « La masse de nos armées est plus réduite que jamais […] cela n’aura pas changé en 2025. » Certes, reconnaissait-il, « à l’issue de la période de programmation militaire qui s’ouvre, notre armée ne sera plus éreintée, sous-­équipée, sous-­dotée et sous-­entraînée comme aujourd’hui. Mais elle restera une armée des “dividendes de la paix”, une armée de temps de paix ».

Loin de représenter un aboutissement, l’horizon 2025 constituera un jalon intermédiaire sur la route exigeante de la remontée en puissance, après presque trente années de réductions d’effectifs et budgétaires. Seule la poursuite d’un effort financier significatif, dans le cadre de la loi de programmation militaire 2025-2031, permettra de moderniser l’armée française, à la hauteur des défis sécuritaires rappelés par la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale et de son ambition européenne. Dans ce contexte, en 2025, la finalité opérationnelle de l’infanterie restera de neutraliser l’adversaire, à son contact direct et en particulier s’il est hors d’atteinte géographique ou juridique des autres armes et des autres armées, ce dans tous les milieux (zone urbaine, au-dessous du sol, littoral, forêt, désert, montagne). Représentant aujourd’hui un tiers de la force opérationnelle terrestre, l’infanterie sera à mi-parcours de sa transformation capacitaire, entamée en 2018 avec SCORPION, en échelon précurseur des forces terrestres.

L’évolution capacitaire

Sur le plan capacitaire, 2025 sera d’abord pour l’infanterie l’année de naissance de l’infovalorisation (1). En 2025, l’infanterie SCORPION aura atteint une première capacité d’infovalorisation et de combat collaboratif, les véhicules blindés multirôles Griffon auront commencé depuis 2019 à remplacer les VAB quadragénaires et la moitié des Griffon commandés aura été livrée. Un petit frère du Griffon, le véhicule blindé multirôle léger Serval, ainsi que le Véhicule Blindé d’Aide à l’Engagement (VBAE) auront également commencé à équiper les régiments d’infanterie. Avec ces nouveaux véhicules seront également arrivés par incréments successifs le Système d’Information du Combat SCORPION (SICS), la radio logicielle CONTACT en remplacement du PR4G, ainsi que la Vétronique du Combat SCORPION (VCS) (2).

Concernant le combattant débarqué, le système FELIN aura franchi deux nouveaux standards d’évolution en attendant le Système du Combattant Débarqué SCORPION ou SCDS, en 2028-2030. Le fantassin sera équipé d’un SICS débarqué, probablement déployé en opération dès fin 2019 et dont la parfaite synchronisation avec le SICS embarqué constitue un maillon essentiel de la continuité entre combat embarqué et combat débarqué, permettant d’enrichir la situation tactique partagée et de demander plus rapidement des appuis-­feu indirects.

Les déploiements opérationnels des GTIA SCORPION à dominante infanterie auront commencé fin 2021. Même si ces premiers déploiements auront eu lieu dans un environnement numérisé renforcé, dans l’attente d’une infovalorisation effective, les enseignements tactiques et techniques auront permis d’affiner et de consolider les travaux doctrinaux antérieurs, tandis que les équipements auront pu faire l’objet des ajustements nécessaires, dans le cadre d’une boucle courte RETEX utilisateurs-­industriels. Dans tous les cas, en 2025, l’infovalorisation effective permettra un partage quasi instantané de l’observation du champ de bataille, une protection collective et une capacité d’agression accélérée, parfaitement fluide et coordonnée.

À côté de ces équipements majeurs, l’infanterie aura enfin commencé à renouveler une première partie de ses armes : le HK416 aura bientôt remplacé le presque quinquagénaire FAMAS, le nouveau pistolet semi-­automatique aura remplacé son ancêtre le PA des années 1950, les fusils de tireur d’élite auront été largement modernisés avec un fusil de précision semi-­automatique en remplacement du FRF2, nous aurons un PGM 12,7 rétrofité ; la nouvelle trame de missiles et roquettes, avec le MMP (tir au-­delà des vues directes) et la future roquette AT4 F2, complétés par une capacité très courte portée anti-­blindés lourds, aura succédé à l’ancienne trame antichar AT4CS-­Eryx-­MILAN-­HOT ; l’infanterie aura aussi innové en intégrant une nouvelle trame drones-­robots (nanodrones Black Hornet dès fin 2019, microdrones, voire minidrones pour un emploi tactique au niveau du GTIA, ainsi que des microrobots d’infanterie).

Au bilan, l’infanterie de 2025 aura bien entrepris sa transformation. Elle constituera une force opérationnelle puissante, précise et à la portée accrue, dont la finalité restera le combat débarqué, qui aura acquis avec SCORPION une aptitude accrue à la manœuvre et aux feux embarqués. Sa masse se combinera à une véritable capacité de sidération et de fulgurance, y compris grâce à ses appuis organiques d’urgence (feux, renseignement de contact et logistique).

Les ressources humaines

Ensuite, 2025 marquera une étape en termes de ressources humaines, avec l’arrivée aux postes de commandement des premiers chefs d’infanterie, issus de la remontée en puissance de 2015-2017. En effet, dans la « fabrique » des chefs d’infanterie, il faut environ dix ans pour faire d’un jeune officier un commandant d’unité, de son entrée en formation initiale à sa prise de commandement de compagnie : deux à trois années à Coëtquidan, une année de formation d’application à l’École de l’infanterie à Draguignan, trois années de lieutenant chef de section en régiment d’infanterie, suivies de trois années de capitaine officier adjoint ou d’officier traitant au BOI (Bureau Opération Instruction). De même pour les sous-­officiers : il faut une période comparable pour faire d’un futur sous-­officier un chef de section, entre la formation à l’École nationale des sous-­officiers d’active à Saint-Maixent puis à l’École de l’infanterie, les années de chef de groupe avant de pouvoir passer le brevet supérieur de technicien de l’armée de Terre, puis les années de sous-­officier adjoint avant de recevoir enfin le commandement tant espéré d’une section. En revanche, le déficit d’officiers supérieurs, existant actuellement dans les états-­majors de régiment, ne sera résorbé que plus tard, au fur et à mesure du déroulement de carrière de cette génération de la remontée en puissance.

Pour se préparer au retour de la guerre de haute intensité, cette génération, aux postes de responsabilité en 2025, aura dû cultiver l’esprit guerrier du fantassin et suivre des cycles exigeants de préparation opérationnelle, afin de pouvoir affronter avec succès la rudesse des engagements du haut du spectre (menace NRBC, supériorité aérienne ennemie, modes d’action alternatifs en cas d’attaque cyber et/ou de nivellement technologique, pertes massives). Concernant d’abord l’esprit guerrier du fantassin, il aura pu être renforcé grâce à l’aguerrissement, aux traditions et à la technologie.

L’aguerrissement aura été notamment cultivé dans les Centres d’Instruction Commando (CIC). Les traditions des régiments d’infanterie auront permis, plus que jamais, d’apporter le supplément d’âme et les vertus militaires, dans lesquels les fantassins puisent leur force morale face à l’adversité. Le développement technologique aura apporté une supériorité sur l’adversaire en respectant les cinq critères « utilisateur » que sont le gain opérationnel concret, le facteur temps (délais de livraison et d’appropriation, durée d’obsolescence), l’inter-opérabilité, la capacité globale (cohérence avec les autres équipements) et l’ergonomie (simplicité d’utilisation, poids, énergie, risque de distraction technologique). Pour ce qui relève de la préparation opérationnelle, elle n’aura pu être réalisée qu’à la condition de ressources correspondant au niveau d’ambition d’un entraînement à une guerre de haute intensité. Il s’agit ici de mentionner les impératifs de temps préservé pour l’entraînement des fantassins, de disponibilité des véhicules et des équipements, c’est-à‑dire de potentiels et de maintenance, ainsi que d’infrastructures modernes et de munitions d’entraînement en volumes suffisants.

Enfin, l’infanterie demeure, à l’instar d’autres fonctions opérationnelles, une fonction opérationnelle intégratrice de moyens et d’effets interarmes, d’appuis physiques cinétiques (artillerie, génie), mais également immatériels (actions sur les perceptions, influence militaire, dialogue de chef à chef). C’est bien aux chefs d’infanterie, chefs de section, commandants d’unité et chefs de corps qu’il revient de concevoir la manœuvre et de conduire leurs unités interarmes à la victoire. En 2025, cela impliquera de disposer de chefs d’infanterie qui, plus que jamais, cultiveront l’aisance tactique, y compris dans l’emploi des moyens et effets interarmes, seront clairvoyants dans la compréhension de situations complexes en tirant un bénéfice utile des nouvelles capacités techniques et cognitives, manifesteront une force morale leur permettant de durer et de prendre les bonnes décisions y compris dans un environnement chaotique, maîtriseront l’emploi de la force de manière déterminée et mesurée, sans fascination ni inhibition. Finalement, en 2025, l’infanterie sera toujours et avant tout un système d’hommes, dont les chefs « augmentés » devront être à la hauteur de la subsidiarité qui leur est laissée, en faisant preuve de qualités d’intelligence tactique, de clairvoyance et de détermination, en plus de leur parfaite maîtrise des outils technologiques.

La coopération

En matière de coopération européenne, 2025 constituera enfin, avec la livraison des premiers Griffon à l’armée belge, le début d’une véritable capacité opérationnelle renforcée, susceptible d’être engagée ensemble sur les théâtres d’opérations extérieures. Institué par l’accord intergouvernemental signé le 7 novembre 2018 par la ministre des Armées, Florence Parly, et le ministre de la Défense du Royaume de Belgique, Steven Vandeput, le partenariat CaMo (Capacité Motorisée) instaure une coopération accrue, notamment opérationnelle, entre les forces terrestres des deux pays. Il intervient à l’occasion du renouvellement de la composante motorisée belge et du segment blindé médian français et doit permettre de garantir une interopérabilité maximale en opérations. Il s’inscrit dans le prolongement de coopérations déjà établies entre l’armée de terre belge et l’armée de Terre française, tout en se démarquant par un niveau d’intégration inégalé. Le volet « acquisition » du partenariat porte notamment sur 382 véhicules blindés multirôles Griffon complètement équipés selon le programme SCORPION et totalement compatibles avec leurs équivalents français. Ces véhicules seront livrés aux forces terrestres belges à partir de 2025.

Au niveau des infanteries belge et française, le Département manœuvre d’Arlon et l’École de l’infanterie de Draguignan ont ainsi concrétisé ce partenariat stratégique avec une charte de jumelage, signée le 6 juin 2019. Ce texte évoque la volonté commune d’unir leurs forces au service de leurs pays respectifs, d’intensifier leur coopération en matière de doctrine et de formation dans le cadre de la transformation SCORPION, de développer des liens de fraternité et de renforcer la cohésion et l’esprit de corps entre frères d’armes. Concrètement, l’arrivée des 30 premiers Griffon belges en 2025 aura ainsi été préparée et organisée par l’arrivée d’officiers et de sous-­officiers d’infanterie belges insérés dans les organismes français de doctrine, de développement capacitaire et de formation, afin de participer à l’élaboration de la doctrine SCORPION et de se l’approprier, mais également de se former dans les organismes de formation français.

Au bilan, l’infanterie belge, dont la transformation capacitaire SCORPION commencera en 2025, sera nativement totalement interopérable avec l’infanterie française, partageant la même doctrine, la même formation et les mêmes espaces d’entraînement. 2025 constitue donc bien une année phare dans la mise en œuvre de cette coopération européenne, dont la finalité ultime est évidemment de renforcer la coopération opérationnelle sur les théâtres d’opérations extérieures.

À l’avant-garde de SCORPION

En conclusion, en 2025, l’infanterie française sera à mi-­parcours d’une transformation capacitaire attendue et historique, qui promet une capacité opérationnelle augmentée, caractérisée par sa masse, sa puissance, sa précision, son agilité, sa protection, son aptitude à la sidération et à la fulgurance ainsi qu’à l’action, aussi bien autonome qu’interarmes. Pourtant, l’infanterie n’aura pas changé d’un iota dans son essence, car, en « devenant toujours mieux qui elle est », il s’agira toujours pour elle d’incarner la détermination politique de la Nation, en allant au contact de l’ennemi jusque dans ses sanctuaires, en le neutralisant et en offrant au décideur politique une palette d’options, grâce à sa polyvalence, à sa réversibilité, à la durée de ses effets, quels que soient les milieux d’engagement, y compris au contact de la population. Échelon précurseur des forces terrestres dans cette transformation capacitaire SCORPION, l’infanterie confirme son rôle de fonction opérationnelle intégratrice, en générant aussi un effet d’entraînement : d’abord vis-à‑vis des autres armes, notamment avec les déploiements opérationnels d’un premier GTIA infanterie SCORPION projeté fin 2021 et d’une brigade interarmes SCORPION projetée en 2023 ; voire ensuite avec d’autres infanteries européennes, dans l’esprit du partenariat noué par l’accord franco-belge. 

Notes

(1) En connectant les « capteurs » (ceux qui recueillent de l’information) et les « effecteurs » (ceux qui agissent sur le terrain ou sur l’ennemi) du champ de bataille grâce au système d’information SICS, l’infovalorisation permet de partager quasi instantanément les données recueillies par l’ensemble des véhicules SCORPION et de décider qui peut traiter au mieux les menaces (celui qui repère l’ennemi n’est pas obligatoirement celui qui l’engage).

(2) La VCS se compose de différents capteurs pour recueillir des informations sur l’activité et/ou la présence ennemie (détecteur d’alerte laser, détecteur de départ de missile, détecteur de cible mobile, kit de vision hémisphérique proche) et proposer au chef tactique différentes options en réaction.

Légende de la photo en première page : Le Griffon sera, avec le VBCI,
la monture de l’infanterie. Tirant parti des retours d’expérience, le remplaçant du VAB a vu ses premiers exemplaires livrés début juillet. (© Arquus)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°67, « Armées françaises : Quelles forces pour demain ?  », août-septembre 2019.

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