La présidence Trump et l’hyperpolarisation américaine

Rares sont ceux qui ont véritablement cru que le 45e président des États-Unis serait un « unificateur » (1) capable de mettre fin à des décennies de polarisation partisane. Aujourd’hui, force est de constater que cette situation a accouché d’une société coupée en deux et incapable de s’entendre.

Aux petites heures du matin du 9 novembre 2016, le candidat républicain Donald Trump, dont la victoire lors de l’élection présidentielle venait tout juste d’être confirmée, s’adressa en ces mots à ses partisans et à la nation lors de son discours de victoire : « Il est maintenant temps pour l’Amérique de soigner les plaies de la division […]. À tous les républicains, les démocrates et les indépendants de la nation, je dis qu’il est temps de nous regrouper et de former un peuple uni. » (2) Au moment où prenait fin une campagne électorale d’une intensité et d’une virulence quasiment inédites depuis l’élection de 1968 (3), ce rameau d’olivier tendu par le président-élu avait de quoi faire sourciller. Trump, après tout, avait jeté de l’huile sur le feu tout au long de la campagne, en recourant à une rhétorique clivante incluant certains appels plus ou moins masqués à recourir à la violence.

Deux ans après l’entrée en poste de Trump, la nation américaine semble d’ailleurs toujours aussi divisée et, selon les plus pessimistes, serait au bord de l’éclatement (4). Il serait toutefois injuste d’en attribuer la responsabilité exclusive à Trump, qui apparaît davantage comme un symptôme que comme la cause de cette division, pour reprendre l’image employée par son prédécesseur Barack Obama (5). Des décennies de polarisation politique croissante ont conduit à la situation actuelle, où le Congrès des États-Unis apparaît comme l’institution la plus dysfonctionnelle du gouvernement américain (6) et où les Américains, pris dans deux réalités parallèles, semblent incapables de partager des aspirations communes.

Le Congrès des États-Unis et l’indépassable polarisation partisane

On rappelle souvent avec raison que le système politique américain n’avait pas prévu l’existence des partis politiques. Dans le Federalist Paper 10, James Madison, un des principaux penseurs de la Constitution américaine, met en garde contre la formation de « factions » qui pourraient détourner le pouvoir politique à leur seul profit au détriment du bien commun. Ce même Madison, dans le Federalist Paper 51, défend une stricte séparation des pouvoirs, arguant que l’ambition des uns doit freiner l’ambition des autres (7). Madison et les Pères fondateurs concevaient le gouvernement américain comme une rivalité entre ses institutions politiques (le Congrès, la présidence et la Cour suprême) plutôt qu’entre des factions ou des partis politiques. Il en résulte que, malgré l’apparition des partis politiques au début du XIXe siècle, le système politique américain est demeuré mal adapté pour fonctionner selon une dynamique marquée au sceau de la partisannerie. Or, depuis la fin des années 1960, on assiste à une polarisation partisane croissante qui rend de plus en plus difficile, voire impossible, la collaboration entre les partis démocrate et républicain. Le Congrès des États-Unis, la « première institution » du gouvernement américain et la plus importante aux yeux des Pères fondateurs (8), pâtit particulièrement de cette dynamique de polarisation exacerbée. Son fonctionnement est rendu compliqué par la triade partisannerie-polarisation-impasse, qui crée un cercle vicieux dont Capitol Hill semble incapable de s’extirper (9). Des manœuvres parlementaires de routine, comme le relèvement du plafond de la dette ou le financement du gouvernement, sont désormais des exercices hasardeux. Au Sénat, la confirmation des juges fédéraux, une des plus importantes prérogatives dont dispose la Chambre haute, est devenue un exercice partisan, où les règles et les normes sont constamment réécrites pour torpiller ou favoriser une candidature, comme en ont fait foi les débats récents autour des nominations à la Cour suprême des juges Merrick Garland, Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh (10).

Lorsqu’il est question de polarisation partisane au Congrès des États-Unis, plusieurs auteurs parlent de « polarisation asymétrique » pour souligner que le Grand Old Party (GOP) s’est déplacé plus rapidement et de manière plus prononcée vers la droite que le Parti démocrate vers la gauche (11). La montée récente du Tea Party, lors du premier mandat de Barack Obama, a contribué à radicaliser davantage un GOP déjà peu porté à travailler de concert avec les démocrates. Du reste, les principaux caciques du Parti républicain ont fait peu de mystère de leur conception de la politique partisane en tant que jeu à somme nulle : dans un de ses derniers discours à la Chambre des représentants en 2005, le leader républicain Tom DeLay parlait du « péril » de la collaboration bipartisane avec les démocrates. Quant à Mitch McConnell, leader des républicains au Sénat depuis 2007, il a fameusement déclaré en 2010 que l’objectif le plus important des républicains était de s’assurer que Barack Obama ne soit le président que d’un seul mandat.

Cela étant dit, le Parti démocrate échappe de moins en moins à cette dynamique pernicieuse. Des groupes militants dont les positions sont campées à la gauche de celles de l’establishment du parti n’hésitent pas à défier des politiciens perçus comme trop compromis. En 2018, deux membres du leadership démocrate de la Chambre des représentants, Joe Crowley (New York) et Mike Capuano (Massachusetts) l’ont appris à leurs dépens et se sont fait battre lors de primaires. Par ailleurs, galvanisés par l’étonnant succès de la candidature du démocrate socialiste Bernie Sanders lors des primaires démocrates de 2016, un nombre croissant d’élus démocrates se rangent derrière un programme politique résolument campé à gauche, incluant des mesures comme une assurance maladie universelle, un salaire minimum à 15 $, une fiscalité plus progressiste, l’abolition de l’agence de contrôle des frontières (ICE) et un Green New Deal pour lutter contre les changements climatiques. Comme quoi, la polarisation partisane semble avoir encore de beaux jours devant elle.

Plus que jamais, deux Amériques s’affrontent

Les dernières années ont donné un nouveau souffle à la thèse des « deux Amériques » (12) selon laquelle un important fossé sépare l’« Amérique bleue démocrate » de l’« Amérique rouge républicaine ». Depuis plusieurs années déjà, on distingue les « États bleus » concentrés le long des côtes, des « États rouges » du Sud et des prairies. Or, il apparaît de plus en plus clair que la véritable fracture n’est pas tant entre les États qu’entre les zones urbaines (villes et, de plus en plus, les banlieues) et les zones rurales. Les démocrates prospèrent dans les grandes agglomérations, y compris celles situés au cœur de l’Amérique rouge comme Atlanta, Houston ou Dallas. De leur côté, les républicains dominent dans les régions rurales ou semi-rurales, y compris dans l’Upstate New York et l’Inland Empire. À ce clivage entre villes et campagnes se superpose un clivage entre deux économies (13). Les démocrates ont du succès dans les villes florissantes ayant opéré une transition réussie vers une économie post-industrielle dominée par le secteur des services et l’industrie du savoir (14). Ces villes ont des populations plus jeunes, plus éduquées et plus métissées, plus susceptibles d’afficher un certain optimisme par rapport à l’avenir et donc d’adhérer au progressisme mis de l’avant par le Parti démocrate. Par ailleurs, dans ces villes dont la prospérité ne dépend pas de l’exploitation des ressources, la population est plus facilement sensibilisée à la cause environnementale et souhaite que les politiciens s’engagent dans la lutte contre les changements climatiques. À l’inverse, dans les zones rurales ou désindustrialisées, une population plus âgée et moins instruite souhaite avant tout le retour d’emplois lucratifs liés à l’exploitation ou à la transformation des ressources, ce que leur a promis Donald Trump lors de la campagne de 2016.

Élection de Donald Trump par comté (2016)

Une deuxième ligne de démarcation concerne la dimension identitaire de plus en plus assumée de la politique américaine. Ce n’est pas d’hier que le Parti républicain est perçu comme le parti des WASP (White Anglo-Saxon Protestants), tandis que le Parti démocrate est vu comme celui des Afro-Américains et des électeurs issus de l’immigration récente. En 2013, un rapport du Comité national du Parti républicain publié suite à la défaite de Mitt Romney faisait valoir que pour renouer avec le succès, le Grand Old Party devait impérativement tisser des liens avec les communautés hispano-américaines en pleine croissance, notamment en adoptant un ton plus conciliant en matière d’immigration (15). Or, avec la candidature de Donald Trump en 2016, c’est un chemin radicalement différent que le GOP a choisi d’emprunter, le magnat de l’immobilier faisant de la lutte contre l’immigration irrégulière en provenance du Mexique et de l’Amérique centrale un des piliers de sa campagne et de sa présidence. Selon plusieurs observateurs, Trump a pu capitaliser sur l’angoisse identitaire qui habite une partie de l’Amérique blanche, au moment où les projections démographiques annoncent que les Blancs devraient perdre leur statut majoritaire vers le milieu du XXIe siècle (16). Sous Trump, on assiste donc, malgré les mises en garde de certains membres de l’establishment du parti, à la mise au rancart dans un horizon prévisible des tentatives républicaines de tendre la main aux Hispano-Américains, du moins à ceux qui jugent que Washington devrait adopter une attitude plus clémente à l’égard des immigrants illégaux.

Outre les Hispano-Américains, le Parti républicain montre également peu d’empressement pour rejoindre les Afro-Américains, les femmes et les jeunes, du moins ceux qui ne se situent pas à droite sur l’échiquier politique. Cette situation convient parfaitement aux démocrates et leur permet de maintenir leur statut de « coalition des ascendants », alors que le Parti démocrate obtient la majorité des votes des Hispaniques, des Afro-Américains et des jeunes de la génération des milléniaux, trois groupes dont la part relative au sein de l’électorat croît rapidement, sans parler du vote des femmes, dont l’appui aux démocrates et la participation électorale ont connu une hausse significative depuis l’élection de Trump. Alors que se profile l’élection de 2020, la liste des candidatures démocrates confirmées incluait, au début 2019, cinq femmes (la représentante Tulsi Gabbard et les sénatrices Kirsten Gillibrand, Kamala Harris, Amy Klobuchar et Elizabeth Warren), deux Afro-Américains (Harris et le sénateur Cory Booker), un Hispanique (l’ancien secrétaire au Logement Julian Castro) et un homosexuel (le maire de South Bend [Indiana] Pete Buttigieg). La diversité et la représentativité seraient plus que jamais des piliers incontournables du Parti démocrate, au point que plusieurs observateurs remettent en doute la capacité de Bernie Sanders, John Hickenlooper et Joe Biden (la candidature de ce dernier n’étant pas confirmée au moment d’écrire ces lignes), trois hommes blancs relativement âgés, de remporter la nomination en vue de l’élection générale (17).

À propos de l'auteur

Christophe Cloutier-Roy

Christophe Cloutier-Roy

Chercheur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

À propos de l'auteur

Frédérick Gagnon

Frédérick Gagnon

Directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal.

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