Incendies en Australie : le climat en fumée

C’est sans doute l’un des meilleurs exemples du dérèglement climatique, et de son imprévisibilité. Fin août 2019, de violents incendies s’allument en Australie : ils durent jusqu’à six mois (en cours en février 2020), détruisant tout sur leur passage, laissant les humains et les animaux impuissants. Alors que le gouvernement de Scott Morrison (depuis 2018) est critiqué pour son climatoscepticisme, les experts appellent à diminuer les émissions de gaz à effet de serre.

Il faut imaginer un gigantesque carré allant de Nice à Clermont-Ferrand, en passant par Montpelier et Lyon pour comprendre, à l’échelle française, l’immensité de la catastrophe australienne. Quelque 100 000 kilomètres carrés brûlés ! Une vingtaine de civils décédés, plus d’un milliard d’animaux (mammifères, oiseaux, reptiles) morts, 6 millions d’hectares de végétation partis en fumée. Voilà une ampleur jamais vue alors que les feux sont connus en Australie, leur « saison » habituelle étant de décembre à février, en plein été austral. En 2019, ils ont démarré dès fin août avec une force extraordinaire, montrant au monde des scènes apocalyptiques. Les dégâts environnementaux sont immenses.

Des phénomènes météorologiques exceptionnels

En Australie, les feux de brousse sont courants, issus soit des effets de la sécheresse, soit de l’activité humaine, provoquant des incendies pouvant parfois aider, justement, à les contrôler, notamment chez les Aborigènes. Mais en 2019, une conjoncture exceptionnelle de plusieurs phénomènes naturels est venue se superposer au changement climatique. En effet, les climatologues ont pu observer une phase positive du dipôle de l’océan Indien, avec des eaux plus chaudes que la normale à l’ouest, sur la côte indienne, et plus froide à l’est, vers l’Indonésie, ce qui a favorisé les sécheresses en Australie. Par ailleurs, l’oscillation antarctique était également en phase négative, envoyant des vents secs, des masses d’air chaud sur les terres australiennes, aggravant les risques d’incendie et attisant les flammes existantes.

Si ces deux phénomènes sont circonstanciels à 2019, ils s’inscrivent dans un réchauffement global des températures, auquel l’Australie n’échappe pas. En effet, l’île continent de 7,69 millions de kilomètres carrés, soit 1,7 fois la superficie de l’Union européenne (UE) ou 14 fois la France hexagonale, a enregistré, l’an passé, une anomalie de température de + 1,52 degré Celsius, avec un record de 41,9 °C en moyenne le 19 décembre dans le sud, où les incendies ont été les plus violents. De même, 2019 est l’année la plus sèche depuis 1902 (date des premières mesures) ; le mois de novembre ayant été le moins pluvieux en cent vingt ans.

Les scientifiques observent cette tendance depuis au moins les cinq dernières années, avec une hausse régulière des températures. Ainsi, dans son rapport 2019 sur l’état du climat, le Bureau australien de la météorologie souligne « une augmentation à long terme de la météorologie favorable aux feux extrêmes et à l’allongement de la saison des feux », un diagnostic confirmé par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), qui insiste sur la multiplication des périodes de canicule. Dès lors, les autorités de Canberra ne peuvent pas dire qu’elles ne savaient pas. Elles avaient même été averties par des responsables de services d’urgence et de pompiers en avril 2019, inquiets de l’été à venir, mais le conservateur Scott Morrison ne les avait pas reçues. Quand la crise a éclaté et que les incendies ont dépassé tout entendement et tout effort humain pour les éteindre, le Premier ministre était en vacances à Hawaii (États-Unis).

Un exemple pour demain ?

Cette tragédie remet en question tout un modèle. Quatorzième économie mondiale en 2020, l’Australie enregistre des taux de croissance entre 2 et 4 % depuis 1992 (selon la Banque mondiale), alimentant une culture du « tout est possible » sur un territoire immense et aux ressources infinies. Sa principale est le charbon : en 2018, elle en possède les troisièmes réserves mondiales (147,435 milliards de tonnes, d’après British Petroleum), et elle est le cinquième producteur (301,1 millions de tonnes) de la planète. Le mix énergétique de l’île est presque en totalité dominé par les énergies fossiles. Un modèle que le gouvernement Morrison refuse de remettre en question tant l’industrie du charbon est importante. En 2018, le secteur des ressources minérales pèse 8 % du PIB australien et 57 % du total des exportations ; il génère quelque 135 milliards d’euros de profits par an, et représente 250 000 emplois. Pourtant, avec 17 tonnes de CO2 émis par habitant en 2018, les Australiens sont les champions du monde avec les Américains.

L’exécutif avance comme argument que le pays n’est pas l’un des principaux pollueurs de la planète (1,25 % des émissions mondiales en 2016) pour conserver son modèle, voire renoncer à ses engagements en matière de protection de l’environnement. Ainsi, la taxe carbone mise en place en 2012 a été retirée deux ans plus tard, et le projet de transition énergétique NEG, présenté en 2015, a été abandonné en 2018. En 2015, à Paris, l’Australie avait promis de réduire ses gaz à effet de serre de 26 à 28 % en 2030 par rapport à 2005, mais l’administration Morrison n’a pris aucune mesure en ce sens.

Toutefois, l’ampleur inédite des incendies et des destructions a fait comprendre aux Australiens que leur pays n’était pas cette terre à la biodiversité unique et immortelle, rappelant un accès à l’eau limité. Le chiffre incroyable d’un milliard d’animaux morts a choqué les esprits, alors que les scientifiques débattent encore du nombre exact et que des forêts anciennes de plusieurs milliards d’années ont disparu. D’autant que les feux ont et auront des conséquences sur la santé, avec notamment des maladies respiratoires et cardiovasculaires. Déjà en 1987, le groupe australien Midnight Oil chantait le morceau militant Beds Are Burning : « Comment pouvons-nous dormir quand nos lits brûlent ? ». 

Les territoires australiens
La nature et ses fragilités en Australie
Les feux et leurs conséquences
Article paru dans la revue Carto n°58, « Asie du Sud-Est : Carrefour géopolitique mondial », mars-avril 2020.

À propos de l'auteur

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont

Guillaume Fourmont est le rédacteur en chef des revues Carto et Moyen-Orient. Il a précédemment travaillé pour les quotidiens espagnols El País et Público. Diplômé de l’Institut français de géopolitique (université de Paris VIII Vincennes Saint-Denis), il est l’auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite : La guerre intérieure (Ellipses, 2005) et Madrid : Régénérations (Autrement, 2009). Il enseigne à l’Institut d’études politiques de Grenoble sur les monarchies du golfe Persique.

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