Algérie : aspirations démocratiques et nouvelle quête nationale

Le mois de ramadan, en mai 2019, n’a pas entamé la dynamique de la contestation citoyenne démarrée trois mois plus tôt. Reste à savoir si, après avoir écarté du pouvoir le président Bouteflika et son camp, le mouvement multifacette parviendra à entraîner l’armée dans la révolution démocratique profonde qu’il réclame.

Au dix-septième vendredi de manifestations populaires, le mot d’ordre du mouvement démocratique algérien reste identique, exprimé dans le slogan « Qu’ils dégagent tous ! » (2). Depuis la démission d’Abdelaziz Bouteflika de la présidence de la République, le 2 avril 2019, et la nomination d’Abdelkader Bensalah pour en assurer l’intérim, en qualité de président de la Chambre haute, le Conseil de la Nation, les marches et les grèves se poursuivent. La contestation continue de se manifester au quotidien aux quatre coins du territoire et de s’afficher le vendredi dans les agglomérations.

Si les manifestants réclament bien un départ du « système », il est néanmoins réducteur de limiter leurs attentes à un simple « dégagisme ». Celles-ci se réfèrent souvent aux articles 7 et 8 de la Constitution algérienne, qui disposent que « la souveraineté nationale appartient exclusivement au peuple » et que « le pouvoir constituant appartient au peuple ». L’annonce, le 10 février 2019, d’une candidature présidentielle à un cinquième mandat, qui aurait été alors acquis, a provoqué les premières mobilisations à Bordj Bou Arreridj, devenu l’un des bastions de la mobilisation, à Kherrata, ville historique du nationalisme, et Khenchela, où un portrait géant du candidat-président a été arraché par les manifestants. Le vendredi 22 février, en réponse à un appel anonyme posté sur Facebook, des rassemblements ont lieu dans une vingtaine de villes, dans l’ensemble de l’Algérie. Le hirak, « mouvement », est lancé. Il prend vite la forme d’un immense forum au sein duquel les discussions politiques sont prolongées par les débats de société ; une diversité jusque-là occultée trouve un lieu d’expression : dans les marches algéroises de mars se trouvaient des défenseurs de la cause animale et un « carré féministe », dont les revendications n’ont pas toujours été acceptées par tous (3). Citoyenneté et souveraineté des urnes sont donc les deux piliers de cette contestation qui provient d’une société civile qui étouffait.

Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) depuis 2004, et vice-ministre de la Défense depuis 2013, devient de facto l’homme fort du régime (4). L’armée occupe une place centrale dans le jeu politique algérien depuis l’indépendance, ce « système politique militarisé » selon Madjid Benchikh (5). Elle apparaît, en tant qu’institution, comme garante de l’unité nationale et de l’intégrité du territoire ; elle entend incarner la continuité de l’État. Gaïd Salah est favorable à la « solution constitutionnelle », qui prévoit l’organisation d’une élection présidentielle en cas de vacance de la fonction. Éviter tout vide institutionnel et toute sortie de la Constitution doit permettre d’éviter à l’institution d’être confrontée à l’obligation d’intervenir directement dans le jeu politique. Soufflant le chaud et le froid, il reconnaît une forme de légitimité aux revendications populaires, tout en prônant l’ordre lors des marches, et en mettant en garde contre les menaces tant intérieures qu’extérieures qui pèsent sur le pays. Contraint de faire de la politique, il ne peut que s’en défendre, et chacune de ses prises de parole est décortiquée.

Fixé au 4 juillet, le scrutin présidentiel devant clore l’intérim est finalement reporté, le 2 juin, à une date non précisée par le Conseil constitutionnel, qui a invalidé les deux seules candidatures déposées. La Haute instance indépendante de surveillance des élections voit sa légitimité contestée tant par les manifestants et la société civile que par l’opposition partisane ; et le juge électoral, le Conseil constitutionnel, est lui aussi issu des anciennes autorités. Traditionnellement faible, autour de 15 à 20 %, selon les chiffres plusieurs fois annoncés par le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), un parti d’opposition, la participation aurait de grandes chances d’être tout aussi faible dans ces conditions, d’autant qu’aucune personnalité majeure ne s’était déclarée candidate et que plusieurs centaines de maires avaient annoncé ne pas participer à son organisation.

De multiples initiatives, et des partis déboussolés

Le mouvement démocratique algérien ne s’est pas doté d’une quelconque structure, ni n’a encore fait émerger une ou plusieurs figures charismatiques. Des personnalités, dont l’indépendance et l’intégrité du parcours ne sont pas en doute pour le hirak, l’incarnent cependant. Mustapha Bouchachi, président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), est un avocat expérimenté et ancien député démissionnaire du Front des Forces socialistes (FFS), plus ancien parti d’opposition, fondé en 1963 par Hocine Aït-Ahmed pour s’opposer à l’alliance formée par Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene. Karim Tabbou, également ancien dirigeant du FFS, en rupture de ban, représente une nouvelle génération d’opposants. En outre, le 18 mai, dans un « Appel pour une solution consensuelle », Rachid Benyelles, ancien général, Ali Yahia Abdennour, ancien président de la LADDH et militant historique des droits de l’homme, et Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre et fils du fondateur de l’Association des oulémas, demandent « au commandement de l’ANP » de répondre aux attentes des citoyens et de « nouer le dialogue » avec les élites de l’opposition.

Les manifestations elles-mêmes sont des lieux de débats et d’échanges, d’appropriation collective de l’espace public pour l’expression politique ; toutes classes sociales et catégories d’âge, tous niveaux d’instruction et passés d’engagement confondus, c’est bien une discussion qui est engagée par les manifestants. Il convient d’y ajouter les appels, lettres ouvertes et propositions de sortie de crise qui ne se comptent plus ; ces textes, courts ou longs, fondés sur de grands principes ou des suggestions techniques, émanent de simples militants, de collectifs plus ou moins éphémères, de personnalités, d’intellectuels ; ils imaginent toutes les formes possibles de transition, et sont diffusés désormais davantage sur les médias sociaux que dans les kiosques. Ce sont en partie les produits de cette convivialité qui sont qualifiés de « solutions irréalistes » dans le discours officiel. L’hypothèse d’une forme d’organe collégial temporaire, composé de personnalités indépendantes, et chargé de garantir la bonne tenue d’un scrutin, est la plus souvent évoquée, sans être ni précisée d’un côté, faute de volontaires convaincus et de réelle médiation entre société civile et manifestants pour forger un consensus, ni acceptée de l’autre, car elle sortirait du cadre constitutionnel existant. Mais les termes de « deuxième république » font leur apparition.

La scène politique officielle est, elle, déboussolée, entre son indéniable crise de légitimité et l’incertitude quant à la pérennité des règles du jeu politique. Le Front de Libération National (FLN, nationaliste historique, parti unique jusqu’en 1989), le Rassemblement National pour la Démocratie (RND, nationaliste et libéral), le Rassemblement de l’Espoir de l’Algérie (TAJ en arabe, islamiste modéré), ainsi que le Mouvement Populaire Algérien (MPA, moderniste et libéral), qui formaient l’Alliance présidentielle, se trouvent sans réel patronage.

Comparés au FLN et au RND, poids lourds de la majorité, TAJ et le MPA sont des partis « satellites » qui ne disposent que d’une base militante réduite. Surtout, pour ces organisations politiques, la participation de leurs cadres aux gouvernements successifs les place en situation de « partis au pouvoir », et leur trajectoire politique les amène à être perçus comme les « partis du pouvoir ». L’opposition officielle, dont les organisations sont agréées par les autorités et qui participent au jeu politique, est aussi la cible de ces reproches de l’opinion ; le Mouvement pour la Société et la Paix (MSP, tendance Frères musulmans), membre de l’Alliance présidentielle jusqu’en 2012, s’est opposé au cinquième mandat, mais a plusieurs fois tendu le bras à l’institution militaire pour assurer une transition.

Suite à l’annulation du scrutin du 4 juillet, un dialogue pourrait s’amorcer durant l’été : la société civile, rassemblée dans trois collectifs (syndicats autonomes ; associations démocratiques ; associations religieuses), ainsi que les principaux partis d’opposition accepteraient la main tendue par Gaïd Salah lors de son discours à Tamanrasset, le 29 mai. Le chef d’état-major y appelle à des « initiatives sérieuses » pour lancer un « dialogue » et trouver une « solution dans les plus brefs délais, loin de toute période de transition ». L’opposition, qui ne cesse de préciser ses attentes, mais le plus souvent en ordre dispersé, conditionne d’abord sa participation au départ d’A. Bensalah et Noureddine Bedoui, dernier Premier ministre nommé par A. Bouteflika. Tandis que les tractations entre partis et personnalités s’intensifient, la société civile a rendu public un cadrage « pour une sortie de crise et une transition démocratique » lors d’une « Conférence nationale » le 15 juin. Celui-ci repose sur un compromis entre les partisans d’une constituante et d’une transition « lente », et ceux d’une élection présidentielle, suivie de réformes de fond, avant de refonder le régime, qui se veut plus « rapide » et « efficace ». Il s’agit aussi d’une réponse au discours d’A. Bensalah, le 6 juin, qui s’attache encore à l’organisation d’une élection présidentielle comme préalable aux réformes, tout en relançant un appel au dialogue, alors que l’ensemble de l’opposition ne s’engagera dans un scrutin que s’il est assuré d’être libre et compétitif.

La société civile algérienne existe

L’intervalle du changement qui s’en trouve évoqué est de plus en plus long : de trois à six mois, jusqu’à un an. Mais, ce mouvement démocratique et populaire est surtout intéressant en ce qu’il se distingue des formes précédentes de la contestation en Algérie. Les innombrables sit-in, rassemblements, routes coupées, échauffourées avec les forces de l’ordre, se déroulant en dehors d’Alger se limitaient jusque-là à des demandes locales (eau, électricité, logement, routes…) et sectorielles. Surnommé par les médias « révolution du sourire » ou « révolution joyeuse », ce mouvement populaire national entend reformer le lien social et politique. Manifester dans le centre d’Alger, pour autre chose que la victoire d’une équipe de football, était interdit et réprimé depuis la proclamation de l’état d’urgence en 1992, et cela s’est poursuivi de fait après sa levée en février 2011. Les syndicats autonomes, qui ne sont pas reconnus par l’État, ne disposent que de la tolérance du régime quant à leur action, et de l’appui international pour leur protection. Avec les associations de défense des familles de personnes disparues durant la guerre civile, l’association Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), ou la mobilisation culturelle berbère, ces mouvements sont nés durant la période de violence politique, ont perduré au-delà, et ont poursuivi leur action durant les mandats d’A. Bouteflika, malgré le contrôle ou la répression. Ils représentent cette opposition indépendante qui a les faveurs des manifestants.

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