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MPF : l’éternel retour du char léger

« Toujours évoqué, jamais acheté… » Le char léger est souvent présenté comme une solution permettant de relever une gageure tactique : être moins lourd (et moins coûteux) que le char de bataille traditionnel, tout en offrant les mêmes avantages en termes de mobilité, de puissance de feu et de protection. Mission impossible ?

Historiquement, le char léger est pourtant un classique, pour une série de raisons. Dans les forces de l’OTAN et du Pacte de Varsovie, des engins comme le M‑41 Walker Bulldog ou le PT‑76 sont conçus comme plates-formes de reconnaissance, mais aussi, secondairement, d’appui d’infanterie. Dans nombre d’armées – notamment en Afrique ou en Asie –, ils deviendront les principaux engins de combat. Relativement compacts, avec une masse maîtrisée (23,5 t pour le M‑41, 14,6 t pour le PT‑76), ils s’avèrent adaptés aux opérations dans des environnements cloisonnés (comme la jungle). Pour les États-Unis ou l’URSS, ils sont également appropriés pour des usages dans le cadre d’opérations amphibies ou aéroportées. C’est dans ce dernier cadre qu’est apparu le remplaçant américain du M‑41, le M‑551 Sheridan.

Le M-551, solution d’un temps

Optimisé pour le transport aérien et l’aérolargage, c’est un chenillé amphibie de 15,2 t dont la caisse est en aluminium. Son armement principal est audacieux : un très exotique canon court à âme rayée de 152 mm, rendu nécessaire par le besoin de tirer le missile antichar MGM‑51 Shillelagh d’une portée de 2 000 à 3 000 m selon les versions (1). La caisse permettait d’emporter 20 coups HEAT (High Explosive Anti-Tank), bien adaptés à l’appui de l’infanterie, et neuf missiles MGM‑51. Reste que l’engin a également des défauts : bruyant, sujet aux pannes mécaniques, un armement critiqué pour des problèmes de résistance structurelle, de recul, mais aussi de faible cadence de tir (au mieux, deux obus/minute). Pour autant, entré en service en 1967, il y restera jusqu’en 1996 dans la 82e division aéroportée.

Dès la fin des années 1970 cependant, les limitations du Sheridan posent un problème stratégique : le développement de la Rapid Deployment Force américaine met à l’avant-­scène des forces légères qui sont susceptibles de se trouver face à des chars de combat. L’US Army, rejointe un temps par les Marines, travaille alors sur un programme d’évaluation. S’il ne débouche sur rien de concret et que l’attention se porte sur d’autres problématiques, le besoin est toujours là. Dans la deuxième moitié des années 1980, l’US Army lance ainsi, seule, le programme AGS (Armored Gun System). L’appel d’offres met en avant la nécessité de disposer d’un char léger ayant une aptitude hunter-killer, et trois compétiteurs se présentent : le Cadillac-­Cage Stingray, le FMC Close Combat Vehicle et le Teledyne Continental Expeditionary Tank. En 1992, FMC l’emporte et six prototypes du XM‑8 sont construits (2).

Doté d’un canon de 105 mm (45 coups), il est, comme le M‑551, servi par un équipage de trois personnes et peut recevoir des blindages additionnels, avec une masse qui évolue de 19,25 t à 24,75 t. Mais il est rapidement critiqué, pour une masse et un encombrement excessifs qui lui interdisent le transport en C‑130, et le programme sera finalement annulé en 1997. L’engin ne trouve pas acquéreur à l’exportation et un prototype doté d’un canon de 120 mm ne suscite guère d’attention. Si le besoin n’est donc toujours pas comblé, l’époque ne tardera pas à changer, avec une focalisation sur la contre-­insurrection et un désintérêt pour le char. Du moins jusqu’en 2014, lorsque les travaux de prospective prennent à nouveau en compte les opérations de haute intensité, dans un contexte mondialisé.

Le programme MPF

À partir de 2015, l’US Army commence à travailler au programme Mobile Protected Firepower (MPF), un blindé de combat protégé, ayant une bonne autonomie, apte au tir direct de précision et peu vulnérable d’un point de vue cyber. Pratiquement, le MPF ne remplacerait pas les chars M‑1, mais serait destiné à l’équipement des brigades d’infanterie, à raison de 14 exemplaires par brigade, avec pour cible l’achat de 504 véhicules. Le spectre d’engagement des engins serait relativement large : aux traditionnelles missions de reconnaissance et d’appui-­feu, y compris dans des environnements urbains – impliquant de forts débattements en site du canon, – s’ajoute le cadre doctrinal des Joint Forcible Entry (JFE). La logique est celle d’une percée des bulles A2/AD y compris par des opérations parachutistes de vive force – en fait, typiquement le genre de missions que la Rapid Deployment Force de l’époque Carter/Reagan aurait dû accomplir (3). Or rares sont les systèmes optimisés pour ces opérations : dans pareil cadre, les brigades d’infanterie auraient une rationalité proche de celle des VDV russes, mais avec un équipement ne présentant pas la même cohérence. Le M‑1128, variante du Styker dotée d’un canon de 105 mm, qui pourrait a priori répondre aux besoins américains, n’a pas donné toute satisfaction, notamment en termes de débattement du canon et de stabilité du tir.

Le choix de l’US Army est alors de se concentrer sur l’achat de véhicules sur étagère, en contournant les procédures traditionnelles. En novembre 2017, elle publie son appel d’offres en indiquant que le processus sera facilité par la sélection de seulement deux compétiteurs. En décembre 2018, General Dynamics et BAE Systems sont choisis. Les deux ont bénéficié de contrats de respectivement 335 millions et 375,9 millions de dollars pour la conception et la construction de 12 prototypes, avec des livraisons qui ont commencé en février 2020. Les essais seront alors conduits, permettant de désigner le vainqueur en 2021, les premières livraisons de véhicules de série devant intervenir en 2025. Un troisième candidat, SAIC (en partenariat avec ST Kinetics et CMI Défense) n’a pas été retenu. Les trois offres s’appuyaient sur des plates-­formes connues ou susceptibles d’être ensuite déclinées en famille. Si SAIC s’appuyait sur le NGAFV singapourien, General Dynamics reprenait la plate-­forme Griffin II (elle-même semblable à celle de l’Ajax britannique), tandis que BAE Systems se basait sur les travaux réalisés pour le M‑8 AGS.

Dans les deux cas, les engins sont chenillés et devraient recevoir des systèmes de protection active. Surtout, les limitations de masse et d’encombrement qui avaient scellé le sort du M‑8 ne sont plus posées. Concrètement, le véhicule ne devra plus être parachutable et son transporteur de référence ne sera plus le C‑130, mais le C‑17. Les options retenues peuvent donc être assez différentes et, de facto, les propositions diffèrent sur deux points cruciaux. La proposition de BAE porte sur un engin d’environ 20 t, doté de chenilles en caoutchouc et armé d’un canon L35 de 105 mm et d’un chargeur automatique autorisant une cadence de tir pouvant aller jusque 12 coups/min. L’équipage est réduit à trois personnes. Comparativement, le Griffin II pèse 28 t, mais sa tourelle peut accueillir un canon de 105 mm ou un de 120 mm et reprend les systèmes de conduite de tir des dernières versions du M‑1 Abrams. Logiquement, au vu des plates-­formes utilisées, les agencements sont différents : le moteur est positionné à l’arrière chez BAE, mais à l’avant chez General Dynamics. À voir comment l’accès arrière, s’il est maintenu, peut être utilisé : la formule n’est pas sans avantage s’il s’agit de mettre des blessés à l’abri ou encore d’accélérer le recomplètement des stocks de munitions.

Le Sprut, solution russe
Si les chars légers réellement conçus comme tels sont rares, le 2S25 Sprut‑SD en fait indubitablement partie. L’engin est un chasseur de chars dont les origines remontent à la fin des années 1980 et dont le développement effectif a été lancé vers 1994-1995, avant d’entrer en production en 2007. Il s’agissait alors de disposer d’un blindé léger pouvant être utilisé tout aussi bien par les VDV que par l’infanterie de marine, avec une puissance de feu plus importante que celle du PT‑76. Le Sprut a été conçu autour d’un châssis de BMD‑3 modifié, sur lequel a été installé sous tourelle un canon 2A75 de 125 mm disposant d’une élévation variant de − 5° à + 15°. Stabilisé en site et en azimut, il est approvisionné par un chargeur automatique et peut tirer aussi bien des obus (APFSDS, HEAT, etc.) que des missiles AT‑11. L’engin a une masse, raisonnable, de 18 t, autorisant l’aérotransport (An‑22, Il‑76 et An‑124) et l’aérolargage. Il est par ailleurs amphibie sans préparation (jusqu’à une mer de force 3). Corollaire d’une recherche de la mobilité (tactique comme stratégique), le blindage est relativement faible, l’arc frontal pouvant supporter des coups de 12,7 mm, la protection étant assurée contre le 7,62 mm sur 360°. Il dispose en outre d’une protection NBC, mais n’est pas équipé d’un système de protection active. Environ 36 exemplaires sont en service, mais l’engin, réputé peu fiable – un a brûlé sur la place Rouge à cause d’une fuite de carburant –, devrait être remplacé au milieu des années 2020 par le Sprut‑SDM1. Ce dernier, doté d’un canon 2A46 de 125 mm, est construit sur le châssis du BMD‑4M.

L’inconnue du système de force

Si les deux propositions ont leurs avantages respectifs, il reste également à considérer les aspects industriels et de stratégie des moyens. Depuis l’annulation du programme FCS (Future Combat System), l’US Army se trouve dans une situation délicate au regard du remplacement de ses principaux engins de combat. Les programmes se sont ainsi multipliés, à tâtons, et au risque d’une perte de cohérence. Les M‑113 laissent ainsi place aux AMPV, dérivés du M‑2 Bradley et produits par BAE, mais le Bradley doit également être remplacé. En la matière, la saga est loin d’être terminée : après le programme Ground Combat Vehicle qui avait vu une inflation des masses des engins – au risque de dépasser les 60 t – et qui avait été annulé en 2014, c’est celui du NGCV (New Generation Combat Vehicle) qui a été lancé en 2017.
Or General Dynamics s’était positionné sur ce marché avec son Griffin III. Ce dernier reprend la plate-­forme de l’Ajax, mais avec une tourelle dotée d’un canon de 50 mm pouvant atteindre + 85° en site, le compartiment de combat permettant d’accueillir six hommes tout équipés. On pressent donc la communauté logistique et de formation entre les offres de General Dynamics pour le MPF et le NGCV. La solution est d’autant plus séduisante que l’Ajax, lui-même dérivé de l’Ascod, existe déjà (4). Comparativement, BAE Systems comptait se baser pour le programme de véhicule de combat d’infanterie sur le CV90Mk4, avec un canon de 35 mm et des missiles antichars. Là aussi, la plate-­forme est éprouvée. Le troisième candidat était allemand. Rheinmetall, en association avec Raytheon, proposait ainsi le KF41 Lynx (5), un engin plus lourd, armé d’un canon de 30 ou de 35 mm en tourelle, et qui, contrairement à ses concurrents, peut accueillir neuf combattants équipés – soit le volume de la section de l’US Army.

Le CV90120, échec suédois
Dès les années 1990, Hägglunds cherche à développer le potentiel de son CV90 et effectue des essais avec une tourelle GIAT de 105 mm et une autre équipée d’un canon RUAG de 120 mm. C’est sur cette base que le CV90120 sera présenté en 2006. Reprenant la motorisation du CV90, il en conserve la mobilité. Son canon à faible recul, stabilisé en site et en azimut, peut ainsi atteindre une cadence théorique de 12 à 14 coups/min et est asservi au système de contrôle de tir Saab UTAAS. Le CV90120 possède de plus une capacité hunter-killer. Sa protection repose, outre sur le blindage, sur le système MSA (Multi Spectral Aerosols) de protection passive, couplant un radar et un système de génération d’aérosol, qui gêne considérablement le processus adverse de ciblage, de même que l’autoguidage des missiles antichars. Dans le même temps, il a été optimisé afin de réduire ses signatures radar et IR, au niveau de la caisse et de la tourelle. En outre, il peut être équipé de blindages additionnels : les flancs sont alors réputés résister à du 14,5 mm et l’arc frontal à un calibre de 30 mm. L’engin est aérotransportable par A400M. Il n’a cependant pas connu de succès commercial…

Reste qu’en octobre 2018, l’US Army a changé son fusil d’épaule : le programme NGCV est devenu l’Optionally Manned Fighting Vehicle (OMFV), avec à la clé un appel d’offres publié en mars 2019. Très rapidement, BAE a abandonné une compétition contraignante : une centaine de points devaient être respectés pour le prototype, construit aux frais des industriels et, surtout, les premiers véhicules devaient entrer en service en 2026. En octobre, Rheinmetall était disqualifié : le prototype du KF41 n’avait pas pu être livré à temps aux États-Unis et les équipes de l’Army se sont montrées intransigeantes sur les délais… General Dynamics a quant à lui été disqualifié à cause de performances jugées insuffisantes. Si le programme OMFV, qui n’avait pas été formellement annulé, a été relancé début février 2020, c’est avec des demandes considérablement revues à la baisse : il n’est plus question de livraisons en 2026 et la logique poursuivie est celle d’une enquête de marché demandant aux industriels quels pourraient être les besoins, et à quelle échéance. S’ensuit la publication d’une liste de neuf caractéristiques exigées – dont certaines ridiculement évidentes, comme le besoin de protection des soldats (6). À voir donc si General Dynamics pourra créer des logiques de famille avec le MPF.

Le MPF, solution optimale ?

Si le MPF paraît connaître nettement moins de problèmes que le remplacement du M‑2 Bradley, il reste également à voir comment le programme va évoluer. Certes, l’équilibre entre protection, feu et mobilité n’a pu être garanti qu’au prix d’un alourdissement réduisant les options en matière d’aérotransport : puisque l’appareil de référence est le C‑17 (222 exemplaires), les 307 C‑130H/J en service dans l’US Air Force ne peuvent être exploités. Ce n’est cependant pas le problème le plus saillant. Enfants pauvres de l’US Army, les brigades d’infanterie ont une mobilité limitée : leurs obusiers sont tractés et le transport des combattants se fait sous camion bâché. Dès lors, si les MPF représentent pour ces brigades une vraie évolution de leur puissance de feu, la manœuvre générale des unités n’en sera pas nécessairement facilitée : l’exploitation du potentiel des engins pourrait être sous-optimale. Surtout, avec seulement 14 exemplaires par brigade, les options tactiques pourraient être limitées. Le prochain défi sera donc doctrinal… 

Notes
(1) Le canon équipera également les M‑60A2.
(2) Le Stingray sera quant à lui acheté par la Thaïlande.
(3) Philippe Langloit, « La Joint Forcible Entry face à la trouée de Suwalki », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 48, juin-juillet 2016.
(4) Voir Pierre Petit, « Pizarro et Ulan, une coopération originale dans le combat mécanisé », Défense & Sécurité Internationale, no 132, novembre-décembre 2017.
(5) « Eurosatory 2016 : quelles nouveautés ? », Défense & Sécurité Internationale, n124, juillet-août 2016.
(6) Plus précisément, les caractéristiques demandées sont : protéger les soldats ; permettre de conserver le rythme des formations interarmes ; pouvoir être modernisé ; être létal ; pouvoir traverser des ponts ; être transportable par rail, avion ou navire ; pouvoir transporter des troupes à l’arrière ; il devrait idéalement (comprendre : pas obligatoirement) être doté d’un système d’entraînement embarqué ; il devrait idéalement être énergétiquement efficient. Difficile d’être moins exigeant pour ce qui pourrait être l’appel d’offres de l’AMX-10P…

Légende de la photo en première page : Un M-551 engagé dans un exercice, en 1985. Compact, l’engin devait pouvoir être parachutable à très basse altitude. (© US Army)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°72, « Numéro spécial : opérations terrestres  », juin-juillet 2020.

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