Munitions rôdeuses/drones-suicide : une rupture ?

L'Orbiter-1K, moins médiatisé que le Harop, est également en service en Azerbaïdjan. (Photo : Aeronautics)

Si nous reviendrons prochainement – dans DSI n°150, novembre-décembre – sur les premières leçons du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Artsakh, l’attention de nombre de commentateurs s’est portée sur l’usage des drones-kamikazes/munitions rôdeuses, de nombreuses capsules vidéo étant publiée par le ministère azéri de la défense, montrant en particulier les frappes sur des positions et des engins arméniens/artsakhes et impose de prendre un peu de recul.

L’usage de systèmes de ce type n’est pas neuf dans la zone : dès 2016, Bakou en faisait usage. Plus largement, la région, montagneuse, favorise les usages de la troisième dimension comme compensation à l’avantage défensif procuré par le terrain et, de facto, l’Azerbaïdjan s’est tourné vers Israël pour la fourniture de drones dès la fin des années 2000.

Les usages du drone sont assez remarquables en l’espèce et on peut en distinguer quatre catégories. La première est la plus politique : le drone permet de s’assurer une supériorité communicationnelle. Les optroniques permettent ainsi de montrer l’emprise sur les forces artsakhes/arméniennes, mais la vision est évidemment trompeuse. De fait, la munition rôdeuse est le reflet d’un processus historique de diversification des appuis ; mais la conduite d’une opération de conquête territoriale ne peut se résumer aux seuls appuis.

Du reste, un appui n’en remplace pas un autre, de sorte que la deuxième fonction des flottes de drones, historique, renvoie au ciblage d’artillerie. Si moins d’images de frappes et de leurs effets sont disponibles, il apparaît clair que l’Azerbaidjan utilise massivement l’artillerie, tant dans le processus de percée au niveau tactique que de frappe dans la grande profondeur – y compris sur Stepanakert, capitale artsakhe. La vraie question, en la matière, n’est pas tant l’usage du drone, que sa coordination avec les feux d’artillerie et le raccourcissement des boucles F2T2EA (Find-Fix-Track-Target-Engage-Assess). C’est ce processus qui est réellement transformationnel (voir notamment DSI HS n°72 sur les usage de l’artillerie par la Russie en Ukraine).

La troisième fonction est la frappe elle-même – avec à la clé les images diffusées. Les données sont trop fragmentaires pour déterminer le ratio entre systèmes détruits par des drones et des systèmes détruits par d’autres moyens (mines, missiles antichars, chars, artillerie…) mais il ne serait pas étonnant que les drones ne soient pas les effecteurs majoritairement responsables des frappes. A voir.

Il est cependant remarquable de constater, après les exemples syriens et libyens, l’engagement de drones non seulement dans des opérations DEAD (Destruction of Ennemy Air Defense) mais aussi de guerre contre-électronique, avec au moins un Repellent-1 (un système… anti-drone) détruit. En l’occurrence, il est également remarquable de constater qu’après l’abandon du Fire Shadow par les Britanniques, les Etats européens ont raté le coche des munitions rôdeuses… au profit de systèmes (drones tactiques et MALE) correspondant plus à leurs cultures technologiques.

La quatrième fonction est elle aussi classique – elle renvoie à l’opération Mole Cricket 19 (1982, destruction des SA-6 syriens dans la plaine de la Bekaa) – et consiste à utiliser des drones pour forcer la défense aérienne adverse à se dévoiler. Pour ce faire, Bakou semble avoir dronisé de vieux An-2 Colt – dont elle a perdu au moins cinq exemplaires. Dès 2012, Rauf Mirgadyrov détaillait dans DSI (n°84, septembre 2012) l’évolution de l’industrie de défense locale et son intérêt pour les drones, y compris leur construction sur place (et donc tous les processus afférents, notamment en termes de liaisons de données). 

In fine, Bakou est engagée dans une opération où les drones ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Que l’objectif de la guerre soit la conquête totale ou partielle de l’Artsakh ou une prise de gage territoriale en vue de négociations ultérieures, les opérations militaires restent « un sport d’équipe » et si les drones constituent un atout de plus dans le processus de diversification des appuis permettant de « former » les zones de bataille, il n’en reste pas moins qu’ils sont incapables de réaliser une exploitation correcte. J.H.

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