Élections américaines : un nouveau président à la tête d’une Amérique toujours aussi divisée

Au terme d’une soirée électorale qui s’est transformée en semaine électorale, le démocrate Joe Biden a remporté l’élection présidentielle, devenant le 46e président élu des États-Unis. Sa colistière, la sénatrice de la Californie Kamala Harris, sera quant à elle la première femme, la première personne noire et la première personne d’origine indienne à occuper le poste de vice-présidente. Bilan d’une course aux allures historiques, à laquelle un nombre record d’Américains a participé.

* Cet article de Julie-Pier Nadeau, que nous publions en partenariat avec la Chaire Raoul-Dandurand (Université du Québec à Montréal), fait suite à la soirée électorale organisée en ligne par la Chaire le 3 novembre, également en partenariat avec Diplomatie. Pour suivre toutes les analyses de la Chaire à la suite de ce scrutin atypique, suivez ses pages Facebook et Twitter.

Un suspense interminable 

Le scénario auquel nous avons eu droit dans les jours suivant l’élection correspond à celui que plusieurs observateurs avaient envisagé, mais redoutaient : le mirage rouge. Pour comprendre ce scénario, il faut savoir qu’en raison de la pandémie, un plus grand nombre d’Américains ont décidé d’éviter les files d’attente le jour du scrutin en votant par correspondance. Or, une plus forte proportion de démocrates a voté par la poste ou par anticipation, tandis que les républicains ont davantage voté en personne le 3 novembre. Ainsi, lors du dépouillement, nous avons pu observer des tendances contraires, selon le type de bulletin de vote (postal, anticipé ou présentiel) comptabilisé en premier. Comme la plupart des États pivots ont d’abord dépouillé les votes du jour même, fortement républicains, les premiers résultats dans ces États avantageaient le président Trump. Cependant, cette avance n’était que temporaire, puisque la majorité des votes démocrates a été comptabilisée plus tard. Cette illusion de victoire à laquelle s’accroche maintenant le président Trump est ce qu’on appelle « le mirage rouge ». En réalité, une fois tous les votes comptés, Joe Biden a réussi à remporter le Wisconsin, le Michigan, la Pennsylvanie et la Géorgie, alors qu’il accusait un retard de plusieurs dizaines de milliers de votes dans la nuit de mardi.

Au-delà de cette dynamique, un autre facteur a largement contribué à la victoire du candidat démocrate : le vote dans les grandes villes et leurs banlieues. En observant la carte électorale de plus près, on constate que Joe Biden doit certes sa victoire aux États mentionnés ci-dessus, mais plus précisément aux villes de Milwaukee, Madison, Détroit, Philadelphie, Pittsburgh, Atlanta et Savannah, où est concentrée la majorité du vote démocrate. Cette tendance ne se limite d’ailleurs pas aux États pivots. La même division entre zones urbaines et rurales s’observe également dans des États républicains comme le Texas, la Floride, la Louisiane, le Tennessee et la Caroline du Nord. Autre facteur déterminant de cette élection, la contribution importante de l’électorat afro-américain qui, comme lors des primaires démocrates, a massivement soutenu l’ancien vice-président. L’appui des jeunes, qui ont voté en plus grand nombre cette année, a également aidé à mener ce dernier vers la victoire. Les jeunes ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir davantage participé à cette élection, puisque nous avons atteint le taux de participation le plus élevé des cent dernières années (1).

Bien que Joe Biden ait été déclaré vainqueur, les résultats sont contestés par le camp Trump, qui a déjà entamé des poursuites et évoqué la possibilité d’un recomptage dans plusieurs États, alléguant des cas de fraude électorale. Pour le moment cependant, aucune preuve de fraude ou d’anomalie n’a été relevée. De plus, vu l’avance de Joe Biden dans la plupart des États clés, il est assez improbable qu’un recomptage modifie le résultat final. Les poursuites engagées par le camp Trump jusqu’à présent concernent d’ailleurs un trop petit nombre de votes pour changer l’issue de la course. Ces démarches servent davantage à appuyer le discours du président sortant, qui affirmait dans son discours du 5 novembre que l’élection lui a été volée, ce qui est faux. Le président réclame que seuls les votes compilés le jour de l’élection soient considérés, alors qu’il est tout à fait courant d’attendre plusieurs jours avant d’avoir le décompte final dans plusieurs États. Et, lorsqu’il y a une tendance claire, les médias américains annoncent traditionnellement le gagnant projeté dans chaque État, ce qui permet éventuellement d’annoncer un gagnant lorsqu’un des candidats atteint le seuil de 270 grands électeurs, sans nécessairement attendre la fin du dépouillement. Cependant, l’augmentation du recours au vote par correspondance cette année en raison de pandémie a drastiquement ralenti le processus, et ce pour deux raisons. Premièrement, les bulletins de votes par correspondance doivent passer par une série de vérifications, faisant en sorte qu’ils nécessitent plus de temps pour être traités. Deuxièmement, conscient de l’effet mirage mentionné précédemment, les statisticiens ont dû attendre le dépouillement d’un nombre significatif de votes pour distinguer une réelle avance d’un effet mirage dû au dépouillement prioritaire de l’un ou l’autre type de bulletins de vote.

Une élection autrement réussie pour le Parti républicain

S’il n’a pas réussi à conserver la Maison-Blanche, le Grand Old Party peut tout de même se féliciter d’avoir surpassé les attentes et d’avoir bloqué la vague bleue que plusieurs commentateurs avaient anticipée. À la Chambre des représentants, s’ils n’ont pas réussi à reprendre la majorité aux démocrates, les républicains ont tout de même fait un gain de quelques sièges. Au Sénat, bien qu’ils aient eu plus de sièges à défendre cette année, les républicains ont réussi à reprendre un siège en Alabama et, malgré la perte d’un siège au Colorado et d’un autre en Arizona, ils pourraient conserver la majorité. Celle-ci est toujours en jeu puisque les deux courses sénatoriales en Géorgie passent au deuxième tour le 5 janvier 2021. Cette élection, qui mobilise déjà énormément les membres des deux partis, déterminera si l’administration Biden aura les coudées franches pour mettre en œuvre son programme ou devra faire des compromis avec une majorité républicaine.

Le Parti républicain a également connu une excellente soirée au niveau des gouvernements d’État. En plus de conserver le contrôle de toutes les législatures où ils devaient défendre leur majorité, les républicains ont réussi à reprendre le contrôle de la celle du New Hampshire et le poste de gouverneur au Montana. Ces résultats auront un impact significatif au cours de la prochaine décennie, puisque les gouvernements d’États seront responsables du redécoupage de la carte électorale qui suit traditionnellement le recensement tous les dix ans. En effet, le nombre de sièges à la Chambre des représentants attribué à chaque État est recalculé chaque décennie en fonction de la population. Suivant cette redistribution, les législatures d’État sont amenées à redessiner leur carte électorale selon le nombre de représentants reçu. C’est un atout considérable pour les républicains, qui pourront découper la carte de façon avantageuse pour leur parti et ainsi espérer faire des gains lors des prochaines élections de mi-mandat en 2022.

À quoi s’attendre pour la suite ?

Si Joe Biden est en voie d’établir le record pour le plus grand nombre de votes obtenus par un candidat à l’élection présidentielle, le taux de participation élevé cette année fait en sorte que Donald Trump est quant à lui en bonne position pour prendre la seconde place de ce palmarès. Ainsi, bien que M. Biden ait clairement remporté le vote populaire, devançant son opposant par plusieurs millions de voix, force est d’admettre que des dizaines de millions d’électeurs sont aujourd’hui insatisfaits du résultat de cette élection. Or, si Donald Trump quitte la Maison-Blanche le 20 janvier 2021, le mouvement politique derrière lui ne s’évanouira pas de sitôt, et beaucoup n’accepteront pas l’arrivée de Joe Biden à la tête du pays, comme ce fut le cas dans le camp démocrate en 2016 à l’arrivée de Trump.

D’ailleurs, le mécontentement des partisans du président s’observait déjà dans les manifestations à l’extérieur des édifices où on compte les votes, notamment à Détroit, Phoenix et Las Vegas la semaine dernière. D’autres manifestations ont surgi à l’annonce de la victoire de Biden samedi 7 novembre, pour dénoncer ce que les supporters du président sortant considèrent comme un résultat illégitime, faisant écho aux propos tenus par le président lui-même. En effet, contrairement à la tradition, Donald Trump refuse de concéder la victoire à son adversaire, et affirme au contraire qu’il s’est fait voler l’élection. Ce genre de discours est non seulement loin de l’attitude des autres présidents s’étant retrouvés dans la même position, mais il est surtout profondément dommageable pour le climat social aux États-Unis. En ne reconnaissant pas la légitimité de tous les votes et en lançant des accusations de fraude électorale infondées, Donald Trump alimente la méfiance envers le processus démocratique et attise la grogne de ses partisans qui, comme lui, n’acceptent pas le résultat du scrutin, et vont parfois jusqu’à menacer les gens responsables du dépouillement des votes. À plus long terme, on craint que cette méfiance fragilise les institutions et le processus démocratique.

Dans ce contexte difficile, Joe Biden, qui a réitéré dans son discours de victoire sa volonté d’unifier le pays et d’être le président de tous les Américains, semble avoir rendez-vous avec l’histoire. Après quatre ans de discours incendiaires n’ayant qu’exacerbé les tensions à travers le pays, Biden se présente comme le contraire de Trump, comme un homme capable de tendre la main au camp adverse et de travailler conjointement afin de résoudre la crise actuelle. Il n’aura toutefois pas la tâche facile, et devra concilier non seulement avec les républicains au Congrès, mais également avec l’aile plus progressiste de son propre parti.

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