L’enjeu des bâtiments arctiques

L’ouverture des passages du nord-est et du nord-ouest à la navigation commerciale et l’attrait des ressources en Arctique ont provoqué ces dernières années un regain d’attention de nombre de gouvernements pour la région (1). Ce dernier s’est notamment traduit par la mise en place de plusieurs programmes de patrouilleurs adaptés aux spécificités de la navigation dans les glaces.

Naviguer dans les régions au nord du cercle polaire arctique n’est pas chose aisée, sans même parler de progresser à travers la banquise, et exige des compétences et des matériels que peu de marines ont acquis. De ce point de vue, les régions arctiques – comme antarctiques – nivellent les rapports de force traditionnels : les marines les plus puissantes en haute mer ne sont pas nécessairement les plus pertinentes dans le Grand Nord ou le Grand Sud. L’exemple américain est typique : avec 51 sous-marins nucléaires d’attaque, Washington dispose a priori d’une réelle capacité à opérer dans le Grand Nord. Cependant, la navigation sous les glaces demande des savoir-faire spécifiques, notamment entretenus durant les exercices « Icex », menés une fois par an. Or ces derniers concernent rarement plus de deux bâtiments, et encore n’ont-ils pas eu lieu en 2017.

Historiquement, les marines opérant dans les régions arctiques et antarctiques le font avec des brise-glace, le plus souvent désarmés et dont les fonctions sont essentiellement civiles : ouverture de voies de passage et recherche scientifique, y compris le soutien logistique de stations de recherche. Elles peuvent également opérer avec des bâtiments classiques, à la coque éventuellement renforcée, dans les eaux limitrophes à la banquise. Une troisième catégorie, intermédiaire, apparaît cependant aujourd’hui. Les enjeux de souveraineté motivent ainsi le développement de bâtiments armés spécifiquement conçus pour la patrouille, ou encore l’armement de brise-glaces. En tout état de cause, c’est un marché naval certes secondaire au vu du faible nombre de navires concernés, mais émergent, qui est bel et bien en train de se développer.

La puissance russe

Moscou est la puissance arctique par excellence. Ses activités, y compris militaires, dans la région se sont ainsi considérablement accrues ces dernières années. L’ouverture du passage nord-est, courant tout le long de la côte nord de la Russie, est encore loin d’être permanente et les patrouilles effectuées dans cette zone sont essentiellement le fait de sous-marins, de bâtiments de recherche ou de petites unités des gardes-frontières, lesquels sont bien dotés, y compris de frégates ou de patrouilleurs ayant d’abord été conçus pour la marine et qui ont été versés à l’administration, qui dépend du ministère de l’Intérieur. Quelques unités à la coque renforcée mais n’ayant pas de capacité brise-glace stricto sensu (2) peuvent naviguer dans les glaces. En temps de guerre toutefois, les navires en question passeraient sous le commandement opérationnel de la marine. Moscou dispose également d’une belle flotte de brise-glace dépendant de l’administration des transports. Six sont à propulsion nucléaire (ils sont opérés par Rosatom) et 23 sont à propulsion classique, aucun n’étant armé.

L’accent mis sur le développement des capacités militaires arctiques en Russie ces dernières années (3) passe également par le développement de navires adaptés. En mai 2016, Moscou annonçait ainsi avoir commandé deux patrouilleurs spécifiquement conçus pour ces régions, de classe Ivan Papanin (Project 23550), dont la quille de la tête de classe a été posée en avril 2017 aux chantiers de l’Amirauté, à Saint-Pétersbourg. Ces bâtiments de 8 500 t sont en fait des corvettes bien armées. Si l’on s’en tient aux images diffusées par le ministère de la Défense russe, elles recevraient un canon de 100 mm et deux conteneurs de lancement permettant d’embarquer huit missiles SS-N-27. Elles sont également dotées d’une plate-forme hélicoptère et d’un hangar approprié, de même que d’une batellerie adaptée. La structure du navire n’interdit pas le positionnement d’autres armements, de défense rapprochée par exemple. A priori, l’entrée en service de la première unité était envisagée pour la fin de l’année 2020, mais des retards de paiements devraient la repousser à 2023 ou 2024.

Il faut y ajouter quatre ravitailleurs Project 03182 de 3 500 t.p.c., commandés en 2015. S’ils ne devraient pas être armés, ils seront opérés par la marine en soutien des bases militaires polaires, mais aussi dans des missions de patrouille et de protection des pêches. Ils comporteront une plate-forme pour hélicoptère (mais pas de hangar) et des espaces sont prévus pour l’embarquement de conteneurs et de réservoirs. La flotte de soutien pourra également compter sur l’Akademik Kovalev (Project 20181), un bâtiment de soutien de 5 500 t.p.c. lancé en 2014 et admis au service en décembre 2015. Un sister-ship a été mis sur cale en juillet 2015. Certaines sources indiquent qu’ils pourraient recevoir des conteneurs pour missiles SS-N-27, mais aussi des drones et des rovers. Les bâtiments sont une version allongée du Project 20180 (classe Zvezdochka), admis au service en juillet 2010. Par ailleurs, un Project 20183 a également été mis sur cale et a été lancé en mai 2017. Relevant de la même famille, il était initialement considéré comme navire de soutien, mais a été requalifié en bâtiment de recherche océanographique. Moscou a également lancé un programme pour trois bâtiments logistiques Project 23120 Elbruz, dont le premier est entré en service en avril 2018. La Russie a également entrepris de renouveler sa flotte de brise-glace civils, avec la mise en service prévue de six Project 21900, d’un Project 22600 et de trois Project 22220 (classe Arktika) à propulsion nucléaire.

États-Unis et Canada

En ce qui concerne la navigation en surface, Washington entend bien disposer d’une liberté d’action lorsque le passage du nord-ouest sera une route praticable. Depuis le milieu des années 1960, ce sont les Coast Guards qui sont en charge des brise-glace américains, dont certains étaient armés durant la guerre froide (4). Actuellement ne sont plus en service que deux bâtiments : le Polar Star, de 11 037 t.p.c., admis au service en 1977 ; et le Healy, admis au service en 1999, de 16 257 t.p.c. Aucun de ces bâtiments n’est doté d’armements, même s’ils peuvent embarquer deux HH-65 Dolphin. Le Polar Star a par ailleurs été engagé en Antarctique pour le ravitaillement de la base scientifique McMurdo. En revanche, la prise de conscience de l’ouverture de nouvelles voies commerciales a débouché sur le lancement du programme Polar Icebreaker, toujours au profit des Coast Guards. Il s’agirait de tripler les capacités américaines, trois bâtiments lourds et trois médians devant remplacer respectivement le Healy et le Polar Star.

Lancé en 2012, le programme n’a formellement été validé par le Congrès américain qu’en 2016 et n’a toujours pas débouché sur la commande des bâtiments. Mais il a été annoncé en janvier 2018 que leur architecture permettra d’embarquer, de manière modulaire, des armements. L’hypothèse d’une dotation en missiles de croisière avait été évoquée en 2017, mais sans alors être confirmée, en sachant toutefois que la politique poursuivie est d’éviter un armement… tout en se réservant la possibilité de répondre à la Russie. Pratiquement, un premier navire entrerait en service en 2023 – une date considérée comme trop optimiste par plusieurs observateurs. D’un coût légèrement inférieur à un milliard de dollars, il sera financé par l’US Navy, qui gérera sa construction.

Puissance naturellement arctique, le Canada a doté ses gardes-côtes, qui ne dépendent pas du département de la Défense mais du ministère des Pêches et des Océans, de capacités de patrouille importantes. Bien que non armés, ses navires sont nombreux et comptent plusieurs brise-glace : un Louis St-Laurent de 14 509 t.p.c. (qui sera remplacé par le John Diefenbacker de 140 m) ; un Terry Fox de 7 100 t.p.c. ; un Larsen de 8 300 t.p.c. ; trois Radisson de 7 721 t.p.c. ; six Martha L. Black de 4 662 t.p.c. ; un Griffon de 2 959 t.p.c. La doctrine Canada First a eu pour conséquence de recentrer partiellement l’action des forces sur le Grand Nord, dans un contexte marqué par le vieillissement des capacités navales. Dès 2006, un programme de remplacement global des capacités était évoqué, la Stratégie Nationale de Construction Navale (SNCN). Outre la construction de 15 grands bâtiments de combat de surface en remplacement des frégates (5), la modernisation de la marine passera par l’acquisition de patrouilleurs lourds, très endurants (120 jours) et spécifiquement conçus pour les patrouilles arctiques, les NPEA (Navires de Patrouille Extracôtière de l’Arctique) de classe Harry DeWolf destinés non pas aux gardes-côtes, mais bien à la marine. Les gardes-côtes recevront quant à eux le John Diefenbacker, de plus de 20 000 tonnes, probablement en 2020. Les Harry DeWolf, qui doivent pouvoir naviguer à travers des glaces d’une épaisseur de plus d’un mètre, seront dotés d’un canon de 25 mm et pourront embarquer de manière permanente un hélicoptère. Reste que ces programmes ont subi les conséquences d’un processus décisionnel lent, marqué tant par la recherche d’une satisfaction des besoins militaires que par les impératifs de politique économique. De six à huit NPEA étaient ainsi initialement envisagés, avant que la cible ne soit réduite à cinq unités, dont la tête de classe devait initialement entrer en service en 2018. Si les budgets (3,5 milliards de dollars canadiens) sont respectés, une sixième unité serait alors commandée. Pratiquement, le Harry DeWolf a été mis sur cale le 11 mars 2016 aux chantiers d’Irving, trois navires étant en cours de construction, aucun n’ayant encore été lancé. Avec 6 440 t.p.c. ces bâtiments dérivés de la classe Svalbard utilisée par la Norvège se distinguent par une suite de capteurs particulièrement étoffée et comprenant un radar AESA.

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