Femmes et filles, les premières victimes de la traite dans le monde

Environ trois quarts des victimes détectées de la traite d’êtres humains sont des femmes ou des filles et, parmi elles, plus des trois quarts le sont au motif d’exploitation sexuelle — c’est ce qui ressort du dernier rapport publié par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). S’agit-il de prostitution ou bien ce terme d’exploitation sexuelle recouvre-t-il d’autres réalités ?

M. Nicot  : Il est vrai que, parmi les cas de traite détectés par les autorités à travers le monde, la très large majorité se rapporte à la traite pour exploitation sexuelle qui touche principalement les femmes et les filles, ces dernières étant aussi les victimes principales de la traite, toutes formes d’exploitation confondues. Il est important de comprendre que ces chiffres, qui restent stables selon le prochain rapport mondial à paraître en janvier 2021, ne représentent qu’une partie relativement modeste de l’étendue réelle de la traite dans le monde. Ces chiffres reflètent aussi les capacités des autorités nationales à agir contre la traite et les priorités qu’elles ont établies en la matière. Depuis l’adoption d’un cadre légal international, il y a vingt ans (le Protocole contre la traite des personnes), les efforts de lutte contre la traite ont souvent porté sur l’exploitation sexuelle et l’exploitation de la prostitution d’autrui, en particulier dans les pays occidentaux, ce qui pourrait expliquer que ce soit la forme de traite la plus détectée.

La traite pour exploitation sexuelle ne se limite pas au contexte commercial de la prostitution où les souteneurs, et parfois les clients, sont mis en cause par la loi. Au-delà des cas, isolés mais plus médiatisés, de mise en esclavage d’une victime enlevée, souvent dans son jeune âge, par un individu solitaire, une grande part des affaires de traite pour exploitation sexuelle se déroulent au sein des foyers. Une autre forme d’exploitation sexuelle des femmes et filles se rapporte à la mise en esclavage sexuel ou aux mariages forcés, qui sont souvent associés aux conflits et groupes armés, ainsi que l’on peut le voir avec Daech.

Concernant l’exploitation sexuelle de rue, la « filière » nigériane vers l’Europe est assez bien connue en raison d’un grand nombre de recherches menées à son sujet. Pouvez-vous nous en expliquer le fonctionnement et les évolutions ?

Aucun pays n’échappe à la traite des personnes. D’ailleurs, en Europe, la majorité des victimes de la traite sont européennes. Mais certains y sont peut-être plus associés en tant que pays d’origine le long de certaines routes, tel que peut l’être le Nigéria, ou certains États d’Europe de l’Est, pour l’Europe occidentale. La traite des Nigérianes pour l’exploitation de leur prostitution est relativement visible dans les pays européens, mais on estime qu’elle ne représente qu’un pourcentage minime de la traite de ces femmes, qui se passerait en réalité à plus de 95 % sur le territoire nigérian (1). Celles qui partent à l’étranger ont souvent une idée de la nature du travail qui les attend, et disent préférer cette voie à celle qui leur est promise au pays, mais elles n’ont pas toujours conscience des conditions dans lesquelles elles travailleront, ni de l’ampleur de la dette qu’elles devront à leurs trafiquants avant de pouvoir « s’affranchir » d’eux. Particularité caractéristique de la traite des Nigérianes, les victimes sont régulièrement soumises avant leur exploitation à des rituels de type vaudou, dits « juju », qui leur font croire que toute tentative de s’échapper aura de terribles conséquences pour elles-mêmes et leurs familles. Cette emprise psychologique est accentuée par une validation et un contrôle social de la communauté. Ces dernières années, la participation de groupes criminels associés aux confraternités (« cult  ») au Nigéria a lié la traite à d’autres formes de criminalités ainsi qu’au blanchiment d’argent.

Les poursuites judiciaires menées en Europe révèlent l’implication de réseaux implantés aussi bien au Nigéria que dans les pays de destinations (où ils sont liés à la diaspora), avec des méthodes de recrutement et de contrôle bien rodées, et un risque relativement élevé pour les femmes de verser à leur tour dans la criminalité pour sortir de l’exploitation dont elles sont les victimes. Pour accélérer le remboursement de leur dette (voire une fois leur dette effacée), beaucoup d’entre elles deviennent des « madames » qui recrutent et gèrent à leur tour les filles.

En cela, la filière nigériane illustre le niveau d’implication élevé des femmes dans les réseaux de traite. Selon nos évaluations, les femmes représenteraient en effet un tiers des personnes mises en cause dans les affaires de traite dans le monde, une part trois fois plus grande que pour les autres affaires criminelles. Une étude de l’ONUDC (2) se penche ainsi sur la question du traitement judiciaire des membres féminins du réseau qui furent eux-mêmes victimes de la traite pour exploitation sexuelle. Au-delà des diverses motivations des survivantes dans le fait d’infliger à d’autres ce qu’elles ont elles-mêmes subi, cette étude s’intéresse plus particulièrement au sort que réservent les tribunaux à ces femmes qui se libèrent de leur propre exploitation en exploitant à leur tour. Et il est intéressant de constater que ce glissement s’opère souvent alors que la victime entretient une relation sentimentale, mais abusive, avec le souteneur/trafiquant ou qu’elle est sous la coupe d’un membre de sa famille. Bien qu’il soit en général reconnu que des formes d’abus d’autorité ou d’une situation de vulnérabilité sont utilisées dans les cas concernés, aussi bien subis qu’infligés par les victimes/suspectes, les magistrats sont très partagés quant au niveau de responsabilité de ces personnes dans la traite d’autrui. Dans certaines juridictions, le fait que les suspectes aient elles-mêmes été exploitées est retenu contre elles et aggrave la peine à laquelle elles sont condamnées, parce que l’on considère qu’elles ne pouvaient qu’avoir conscience de la gravité de leurs actes et de leur impact. Au contraire, en Argentine par exemple, les circonstances propres à ces victimes/suspectes jouent en général en leur faveur et elles sont exemptes de sanction, en conformité avec le principe de non-pénalisation des victimes de la traite, qui est largement soutenu par les organisations internationales et les ONG luttant contre la traite.

Dans un tout autre domaine, en mars 2019, un rapport d’Amnesty International (3) documentait l’existence d’une traite d’épouses venues des États du Nord de la Birmanie et vendues entre 3 000 et 13 000 dollars à des familles chinoises…, un phénomène qui semble en augmentation en Asie. Pourquoi ?

Ces dernières années, plusieurs rapports (4) ont fait état de mouvements de femmes et de jeunes filles asiatiques vers la Chine afin de les marier, faisant la fortune des intermédiaires que les familles chinoises rémunèrent à cet effet. Les femmes, généralement peu éduquées, sont souvent trompées par les intermédiaires qui leur présentent le mariage comme la seule façon de rester légalement dans le pays. Le phénomène des mariages forcés n’est pas propre à l’Asie, mais son ampleur y est particulièrement notable, reflétant le déficit de femmes dans plusieurs pays d’Asie (notamment l’Inde et la Chine) et des inégalités de genres profondément ancrées dans les traditions, et affectant principalement les régions rurales et peu développées économiquement (aussi bien d’origine des victimes que de destination). Certains des États concernés ont d’ailleurs décidé d’agir pour protéger ces femmes, parfois avec des effets à double tranchant. Par exemple, le Vietnam a durci ses règles concernant les mariages transfrontaliers et conduit des campagnes de sensibilisation contre les risques de mariages forcés, tandis que le Cambodge et le Myanmar contrôlent plus strictement la sortie du territoire de leurs citoyennes. Or certaines de ces mesures préventives peuvent non seulement être discriminatoires et liberticides, mais aussi avoir l’effet pervers de pousser encore plus ces transactions vers la clandestinité et d’augmenter les risques pour les femmes de devenir victimes de réseaux criminels et autres intermédiaires encore moins scrupuleux.

D’autres pratiques locales sont également associées à la traite pour l’exploitation sexuelle des filles et des femmes, tels que les mariages temporaires au Moyen-Orient, qui permettent à un homme de profiter sexuellement d’une personne de sexe féminin pour un temps donné. Validés officieusement par des religieux, ils permettent de contourner l’interdiction de la prostitution et du sexe hors mariage, mais ont des conséquences dramatiques lorsque les filles et femmes concernées ont été flouées sur la nature du mariage qu’elles ont contracté. Les premières années du conflit en Syrie ont été marquées par ce type de pratiques : des hommes d’affaires de la région se procuraient lors de leur séjour en Syrie de jeunes femmes réfugiées ou déplacées pour des mariages dits temporaires ou « de tourisme ».

En temps de guerre, la traite des femmes et des filles peut prendre une signification politique, comme l’a montré en 2014-2015 la mise en esclavage des femmes yézidies dans les villes irakiennes tenues par l’État islamique…

La pratique des mariages forcés et de l’exploitation sexuelle des filles et des femmes revêt effectivement une signification particulière dans un contexte de conflit armé comme ceux qui touchent le Moyen-Orient ces dernières années. La violence sexuelle est un des marqueurs des conflits armés, le viol étant utilisé comme une arme de guerre à travers les continents et les générations : la République démocratique du Congo (RDC), par exemple, a été particulièrement affectée par ces violences contre les femmes et les enfants pendant plusieurs décennies.

Cette violence sexuelle et cette culture du viol non seulement constituent des crimes de guerre, mais peuvent également être associées à un génocide lorsqu’elles font partie d’un plan visant à éradiquer une population spécifique. Ainsi que le rapporte l’ONUDC dans son rapport sur la traite des personnes en temps de conflit armé (5), Daech a visé les yézidis, une minorité religieuse, en utilisant les femmes et les filles comme esclaves sexuelles (ne pouvant être épousées de force puisqu’elles ne sont pas musulmanes) ou pour le travail domestique, et en les vendant aux enchères. Depuis 2016, le Conseil de sécurité a adopté plusieurs résolutions condamnant la traite dans le contexte des conflits armés et appelant à mettre fin à l’impunité. En avril 2020, se sont ouvertes les poursuites d’un tribunal allemand contre un ancien combattant de l’EI pour génocide, pour avoir exploité sexuellement des femmes, avoir vendu des femmes et des enfants yézidis en tant qu’esclaves et avoir tenu en esclavage une femme et son enfant puis tué ce dernier. Afin de permettre la poursuite de ce type de traite particulièrement dégradante, l’ONUDC s’associe à un groupe d’experts qui développe un Code de conduite mondial pour documenter les cas de violences sexuelles dans les conflits armés, dit « Code Murad » (6), du nom de la Prix Nobel de la Paix Nadia Murad.

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