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Israël au prisme des changements démographiques

À l’occasion du Nouvel An juif (19-20 septembre 2020), les services du Bureau central des statistiques d’Israël ont publié, comme chaque année, des données synthétiques sur l’évolution des indicateurs démographiques nationaux. Avec une estimation de 9,2 millions d’habitants en 2020, le pays a connu un infléchissement de sa croissance démographique (1,6 % contre 2,1 % l’an précédent à la même époque), mais malgré une année marquée par la pandémie de Covid-19, les projections donnent toujours un franchissement de la barre des 10 millions de personnes en 2024.

Ces indicateurs sont assortis d’un ensemble de données affinées à l’échelle des populations d’Israël. Ainsi, l’immigration juive (alyah) aurait assez fortement chuté (- 30 % par rapport à 2019) et la part de la population juive représenterait les trois quarts de la population totale (6,8 millions de personnes), auxquels viennent principalement s’ajouter une population arabe de près de 2 millions d’individus (20 %) et 460 000 personnes appartenant à d’autres groupes (5 %).

La fin d’une rhétorique de la « guerre des berceaux » ?

À l’échelle des données stabilisées pour 2019, cette proportion entre populations juive et arabe est équivalente à celle observée pour les 177 000 naissances enregistrées dans le pays. Ces statistiques masquent toutefois des évolutions notables. Sur la période 2009-2019, la fécondité au sein de la population de religion juive a augmenté, passant de 2,97 à 3,09 enfants par femme, alors que pour la population musulmane, la tendance est à la baisse, avec 3,73 contre 3,16.

Une fois encore, l’analyse détaillée de ces statistiques donne à voir que cette croissance est le fait de populations ou d’espaces clairement identifiés. Au sein de la population juive, la fécondité est plus élevée que la moyenne dans le cas de familles dont le père est né sur le continent américain (4,21 enfants par femme) ou dans les familles qui résident dans les colonies de Cisjordanie (4,75). Cette fécondité, majoritairement le fait de populations composées de sionistes religieux et d’ultra-orthodoxes, s’exprime dans des proportions équivalentes, voire supérieures, à celles relevées pour la population palestinienne de Cisjordanie ou de la bande de Gaza (respectivement 4,3 et 4,5 enfants par femme) (1).

Au prisme de la lecture de l’évolution de la fécondité des populations juive et palestinienne se dégage l’idée que nous sommes face à un contexte démographique singulier. Alors que les années 1990 ont été marquées par l’abondance des travaux mettant en « compétition » les stratégies de conquête territoriale développées par les différents gouvernements israéliens et la résistance palestinienne soutenue par la vigueur de sa démographie, la situation contemporaine semble indiquer que cette grille de lecture n’est plus pertinente. Tout du moins, il convient de relever le fait que la population palestinienne est inscrite dans une transition démographique qui explique la baisse de sa fécondité et surtout vient relativiser un discours médiatique, mais aussi scientifique, qui a pu, à dessein, jouer d’une baisse tardive de la fécondité des femmes palestiniennes pour faire de la rhétorique d’une « guerre des berceaux » un projet de « submersion démographique d’Israël », selon l’expression employée au début des années 2000.

La situation actuelle est d’autant plus singulière que le poids politique des sionistes religieux et des ultra-orthodoxes s’accroît et que dans le même mouvement, la rhétorique démographique prend une place grandissante dans le débat national israélien. Elle participe d’une double dynamique : l’une qui permet à l’actuel gouvernement de promouvoir l’idée d’une annexion, en totalité ou en partie, de la Cisjordanie, l’autre qui, en mobilisant l’image de la « bombe à retardement », défend l’idée que toute annexion aboutirait, malgré la transition démographique que connaît la population palestinienne, à une perte de majorité juive sur l’ensemble du territoire de la Palestine.

Même si cette question s’inscrit avant tout dans un espace politique marqué par le clientélisme de ses acteurs, la question démographique n’en reste pas moins présente au sein des institutions du pays. Dès 2018, la déclaration d’un haut gradé de l’armée israélienne validant l’idée d’une majorité démographique des Palestiniens lors d’une audition par des membres de la Knesset avait suscité la polémique et conduit à une bataille de chiffres entre d’éminents démographes et des politistes israéliens (2). S’il est difficile de trancher sur la fiabilité de l’une ou l’autre des sources et projections mobilisées (3), de ces débats émerge toutefois l’un des points majeurs des changements structurels qu’a connus la démographie israélienne sur ces quinze dernières années.

Un changement de régime migratoire au fil des années

L’État d’Israël se rapproche donc des 9,5 millions d’habitants, dont 7 millions de citoyens juifs. Parmi ces derniers, de la première ou de la seconde génération, tous ont dans leur histoire commune l’alyah, ce terme aux fondements religieux qui signifie « ascension » et désigne au quotidien l’immigration juive en Israël. Incarnée et encadrée par la loi du retour de 1950, autorisant l’entrée du pays à tout juif, et par la loi sur la nationalité de 1952, permettant l’acquisition de la nationalité israélienne à tout immigrant juif, l’alyah, qui a toujours composé l’une des principales sources de croissance de la population d’Israël, a connu ces dernières années un net ralentissement. Ainsi, tandis que la part de l’immigration dans la croissance démographique juive d’Israël représentait 69 % sur la période 1948-1960 et 25 % pour 1972-1982, elle n’était que de 12 % pour 2009-2019 (4).

Alors que la première guerre israélo-arabe de 1948-1949 faisait rage et que 750 000 Palestiniens prenaient la route de l’exil, ce sont 650 000 immigrants juifs (olim), principalement des rescapés de la Shoah, mais aussi des personnes originaires du Moyen-Orient (d’Irak notamment), qui ont trouvé refuge en Israël et permis le doublement de sa population. Puis, avec la décolonisation, l’immigration marocaine des années 1950 et 1960 (270 000 personnes) a constitué la troisième plus importante alyah de l’histoire migratoire du pays. Au lendemain de ces grandes vagues, l’alyah s’est peu à peu tarie. La croissance démographique d’Israël a décru de moitié pour passer de 3 % par an pendant la décennie 1960 à 1,4 % par an à la fin des années 1980, soit un niveau légèrement inférieur à celui enregistré en 2020.

Seuls deux événements sont venus troubler l’histoire migratoire d’Israël après 1965. La guerre de 1967, en faisant rejaillir la crainte d’un nouveau génocide, a créé un fort mouvement de solidarité au sein de la diaspora et entraîné un net sursaut de l’alyah. Et à la fin des années 1980, l’ouverture totale des frontières de l’ex-bloc soviétique et les opérations de rapatriement de la communauté éthiopienne sont venues redonner à la courbe de l’alyah la vigueur de ses premières années.

L’affaiblissement de l’immigration juive dans la dynamique de croissance de la population d’Israël est d’autant plus remarquable qu’il a coïncidé avec l’inscription progressive du pays dans le système migratoire international.

Depuis les années 1990, en raison de la première Intifada (1987-1993), des bouclages de plus en plus fréquents des Territoires palestiniens et des besoins en logements suscités notamment par les récentes vagues migratoires, l’État israélien a dû faire appel à une main-d’œuvre étrangère pour assurer sa force de travail. C’est ainsi que les employeurs israéliens ont pu recruter sur contrat des travailleurs étrangers, principalement de Roumanie, de Turquie, de Chine ou d’ex-URSS pour le secteur du bâtiment ; des Philippines, mais aussi d’Inde, du Népal, du Sri Lanka et de Bulgarie dans le secteur du soin aux personnes âgées et dépendantes ; et également de Thaïlande, notamment dans l’agriculture. Ils sont officiellement un peu plus de 65 000 à obtenir un permis de travail chaque année et autant à quitter le pays. Face à la volonté des autorités d’encadrer au plus près ces nouvelles migrations temporaires, nombre de ces migrants se sont retrouvés dans des situations similaires à celles observées dans différents pays de la région comme le Liban. Recrutés sur des contrats qui les lient à leurs employeurs, certains ont dû affronter des conditions d’emplois inacceptables.

Construite sur le modèle du gastarbeiter, la politique à l’égard de ces populations vise à décourager toute installation. Pourtant, dans les faits, des centaines d’enfants de migrants économiques sont nés dans le pays tout en étant souvent soumis aux menaces d’expulsion. Progressivement, des ONG israéliennes se sont mobilisées pour attirer l’attention de l’opinion publique sur le sort des travailleurs étrangers, défendre leurs droits et faire respecter les conventions internationales qui protègent autant leurs activités professionnelles que leur vie familiale (5). Cette mobilisation s’est faite d’autant plus forte qu’en marge des rangs de la main-d’œuvre étrangère régulière s’est développée une population de migrants irréguliers composés à la fois de travailleurs entrés régulièrement dans le pays, mais qui ont dû fuir leurs employeurs, et de migrants venus comme touristes ou pèlerins d’Afrique (Nigeria, Ghana, Éthiopie), d’Amérique latine (Colombie, Équateur, Bolivie, Pérou, Chili) et d’Europe de l’Est (Ukraine en tête) pour travailler dans les secteurs les plus lucratifs de l’économie informelle (restauration, domesticité, nettoyage, garde d’enfants). Cette population est estimée à plus de 90 000 personnes.

À ce premier niveau d’inscription d’Israël dans le système migratoire international est venue s’ajouter l’émergence d’un flux de demandeurs d’asile africains (chrétiens et musulmans), en provenance majoritairement d’Érythrée, du Soudan (Darfour et Soudan du Sud), de Côte d’Ivoire et de République démocratique du Congo. Cette migration d’asile a pris de l’ampleur : en 2007, 5 383 migrants ont franchi la frontière sud d’Israël pour grimper à 17 201 en 2011. Le pays compte plus de 30 000 demandeurs d’asile.

Ces dynamiques migratoires se sont immiscées dans le quotidien du pays et au cours des années 2000, les flux d’entrées ont pu s’élever à des niveaux supérieurs à ceux de l’alyah. Même si ces immigrations ne sont en rien comparables aux motivations et aux modalités d’inscription sociale qui caractérisent l’alyah, elles ont toutefois influencé à leur manière le débat de société en Israël. Une large part de la société civile qui s’est mobilisée en faveur des droits des travailleurs étrangers et des demandeurs d’asile se retrouve également dans les rangs des citoyens israéliens qui militent contre l’annexion des Territoires palestiniens de Cisjordanie et pour un accord de paix reposant sur une solution à deux États.

Si au début des années 2000, ces migrations non juives ont pu participer d’un débat sur la normalisation d’Israël, renforcé par la courbe décroissante de l’immigration juive, c’est de la diaspora que sont venus les signes de la force des liens qui l’unissent à Israël.

L’alyah de France, l’affirmation d’une présence

Si, de nos jours, l’intensité migratoire peut se résumer au seul flux en provenance de l’ex-URSS, comme en témoignent les 24 234 entrées enregistrées en 2019 sur un total de 33 247 (soit 72 % du flux global), la dégradation des conditions d’existence de la diaspora juive est nettement perceptible dans les données de l’alyah, même si le flux reste plus réduit.

Depuis 2012 et les attaques commises envers les Juifs de Toulouse, la France a connu chaque année des actes et des crimes antisémites qui ont endeuillé et marqué la communauté juive. Durant les dix dernières années, plus de 31 800 personnes ont choisi de quitter la France pour Israël, dont 6 224 sur la seule année 2015 au cours de laquelle a été perpétrée, le 9 janvier, l’attaque du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris. Ces événements tragiques ont contribué au renouveau de la communauté française d’Israël (6), mise en lumière par l’activité commerciale que connaît la rue Bograshov à Tel-Aviv. Cette artère incarne le « retour » de la communauté juive de France avec ses cafés, ses restaurants, ses boulangeries et ses autres commerces qui vantent les savoir-faire français.

Au-delà de cet espace médiatique qu’est la rue Bograshov, sur ces dix dernières années, les olim de France ont privilégié une installation au sein du district Centre, dont l’attractivité reste stable, ou se sont réorientés vers le district de Tel-Aviv. Cet espace, qui constitue le poumon économique du pays, a enregistré la plus forte variation sur la période (+ 10 points), mais il reste néanmoins en troisième position dans les choix d’installation après les districts Centre et de Jérusalem (7). Ces données soulignent la force des liens familiaux et amicaux qui participe de ce choix d’installation : le district Centre, et plus encore sa partie littorale avec la ville de Netanya, haut lieu de la présence française. À la différence des olim d’ex-URSS, on relève une perte d’attractivité affirmée du district Sud au profit de celui de Tel-Aviv. Il faut également souligner la permanence de l’attractivité du district de Jérusalem avec près d’un quart des olim qui optent pour cette localisation (26,7 % en 2008). Cette attractivité s’affirme en opposition avec les choix opérés par les olim toutes origines confondues puisqu’en 2018, ce district n’attirait plus que 11 % des nouveaux immigrants contre 20 % dix ans plus tôt. À l’inverse, l’attractivité du district de Jérusalem chez les olim de France est plus faible que celle exercée sur les olim venus des États-Unis (47,9 % du flux global). On observe toutefois la constitution de « quartiers français » dans les espaces de la ville devenant orthodoxes : c’est le cas de Bayit VeGan, qui accueille notamment plusieurs yeshivot francophones, et une école religieuse dirigée par un rabbin français. Mais aussi de Talpiot, où le premier centre communautaire a ouvert ses portes en 2019 (8).

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