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Russie-Soudan : malgré la chute d’Omar el-Béchir, l’idylle continue

Situé dans le Nord-Est de l’Afrique, à la charnière des mondes arabo-musulman et africain, le Soudan constitue une pièce importante de la stratégie de puissance et d’influence régionale de Moscou, qui cherche à s’implanter militairement en Afrique et à devenir un acteur incontournable au Moyen-Orient.

Les relations entre le Soudan et la Russie remontent à la guerre froide. Comme beaucoup d’autres pays récemment décolonisés, le Soudan a oscillé durant cette période entre l’Est et l’Ouest en fonction de ses évolutions politiques internes. Après le putsch de 1969 qui avait porté au pouvoir le général Nimeiry, une lune de miel entre Moscou et Khartoum avait débuté : environ 2000 conseillers militaires soviétiques furent déployés au Soudan dans les années 1970. Une tentative de coup d’État par des officiers communistes puis l’appui soviétique au régime éthiopien communiste mais rival ont conduit à un renversement des alliances : en 1977, le gouvernement soudanais expulsa les conseillers soviétiques et mit fin à la coopération militaire avec l’URSS. Sans état d’âme, le général Nimeiry changea brutalement de partenaire stratégique. Pendant l’administration Reagan, le soutien américain remplaça le soutien soviétique, notamment en matière d’aide militaire, et le Soudan devint le deuxième bénéficiaire de l’aide américaine en Afrique après l’Égypte.

Lors du conflit qui a éclaté au Darfour en 2003, les autorités russes et les autorités chinoises ont pris fait et cause pour le régime soudanais, alors accusé de génocide et déjà sanctionné par les États-Unis et l’Union européenne depuis les années 1990 (1). Ce conflit soulevait en effet des questions sur lesquelles Russes et Chinois ont des positions diplomatiques de principe qui n’ont pas changé : opposition à la Cour pénale internationale (CPI) et aux sanctions internationales, respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté au détriment de l’ingérence humanitaire. Ces positions les ont donc conduits à un rapprochement avec le gouvernement d’Omar el-Béchir, qui a été inculpé en 2009 par la CPI pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans le cadre de la guerre du Darfour (2). Face aux Occidentaux, et plus particulièrement aux États-Unis, la Russie et la Chine ont soutenu le régime soudanais et allègrement violé l’embargo de l’ONU sur les armes en l’approvisionnant en équipements militaires et — dans le cas de la Russie — en mercenaires (pilotes et mécaniciens pour avions et hélicoptères) (3). Toutefois, à l’inverse de la Chine qui a commencé son safari africain au début du siècle, la Russie n’a pas immédiatement transformé ce soutien diplomatique en partenariat économique. Le rapprochement entre Khartoum et Pékin a précédé d’au moins dix ans celui de Khartoum et Moscou, qui est le sous-produit de la crise ukrainienne. Dix ans plus tard, la démarche russe semble presque identique à celle de Pékin : tirer profit de l’isolement du Soudan pour en faire une porte d’entrée en Afrique.

Les débuts de l’idylle : le deal « sécurité contre ressources économiques »

Le gouvernement russe a fait des offres de services au régime soudanais alors qu’il était sanctionné par les Occidentaux et que son dirigeant, Omar el-Béchir, faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international et, surtout, cherchait de puissants protecteurs face aux États-Unis. Outre les ventes d’armes qui représentent une part importante des échanges commerciaux entre les deux pays (4), les relations soudano-russes se sont développées dans les secteurs du nucléaire, de la sécurité, de l’exploitation minière et de la diplomatie, grâce notamment au sulfureux groupe Wagner qui a opéré dans l’ombre au Soudan depuis 2017.

Les convergences d’intérêts entre Moscou et Khartoum se sont en effet traduites par des soutiens croisés au niveau diplomatique : en échange du soutien russe au Conseil de sécurité sur le dossier du Darfour (la Russie continue de demander la levée de l’embargo onusien sur les armes), le gouvernement d’Omar el-Béchir a reconnu l’annexion de la Crimée et voté contre la résolution 68/262 de l’ONU qui condamnait cette annexion. De même, en novembre 2017, le président soudanais a défendu l’intervention militaire russe en Syrie et joué de son influence pour renouer les liens entre la Syrie et la Ligue arabe. Celle-ci avait suspendu la Syrie depuis le début de la guerre en 2011, mais le président soudanais a été le premier membre de la Ligue arabe à s’y rendre en 2018, prélude à un retour en grâce du régime syrien dans la principale institution multilatérale du monde arabe. Il a en outre joué les intermédiaires de Moscou en Centrafrique, où le groupe Wagner s’est aussi implanté à partir de 2018, et il a accueilli les pourparlers qui ont conduit à l’accord de Khartoum signé entre le gouvernement centrafricain et 14 groupes armés en février 2019.

Soucieux d’augmenter sa production d’électricité en diversifiant ses sources d’énergie (la population soudanaise croît rapidement et le taux d’électrification n’est que de 35 %), le gouvernement soudanais s’est tourné vers le nucléaire. Dès 2011, il a lancé une étude de faisabilité qui a conclu à la possibilité de développer l’énergie nucléaire et, l’année suivante, il a pris contact avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Des accords pour la construction de centrales nucléaires à usage civil ont été signés avec la Chine (2016) et la Russie (2017). La Russie semble avoir une longueur d’avance sur la Chine depuis la signature de plusieurs accords avec Rosatom en 2018 — dont un pour la formation du personnel soudanais (5). Une mission de conseil de l’AIEA préalable au développement d’un secteur nucléaire (Integrated Nuclear Infrastructure Review) a eu lieu en 2018 (6).

Même si les échanges commerciaux restent à un niveau modeste (1,5 milliard de dollars d’importations en 2018), leur évolution reflète le rapprochement entre les deux pays. Ces échanges ont crû rapidement depuis 2016 au bénéfice de la Russie, qui fournit produits manufacturés et armes au Soudan, a conclu plusieurs projets de construction (dont une raffinerie à Port-Soudan en 2018) et a pris pied dans le secteur minier. Cependant, certaines activités économiques sont conduites secrètement, comme les investissements russes dans ce dernier secteur. En 2017, une société liée à Evgueni Prigojine [lire p. 53] a obtenu des droits de prospection pour l’or au Soudan, troisième producteur aurifère africain après l’Afrique du Sud et le Ghana (7). À l’instar d’autres compagnies qui lui sont liées, sa filiale minière au Soudan a été récemment sanctionnée par les autorités américaines, mais il maintient une certaine présence, y compris par des voies détournées (8).

À peu près au même moment, des mercenaires et des conseillers russes ont été déployés au Soudan, à la fois pour former les forces de sécurité soudanaises et pour conseiller les autorités, notamment dans le domaine de la propagande numérique. Ils sont devenus visibles lors du mouvement populaire de contestation mené par l’Alliance pour la liberté et le changement (ALC) qui a mis à bas en 2019 le régime au pouvoir depuis plus de 29 ans. Pendant l’épreuve de force entre la rue et le régime qui a duré plusieurs mois, les conseillers russes auraient suggéré au gouvernement des méthodes pour relancer l’économie et discréditer les manifestants avec le succès que l’on sait (9).

La coopération russo-soudanaise post-Béchir

Initialement, la chute du régime de Béchir, renversé par un « printemps soudanais », est apparue comme un sérieux revers pour Moscou en tant que prestataire de sécurité pour dictatures vieillissantes. Cependant, elle n’a en réalité pas interrompu la relation soudano-russe. Non seulement les activités minières continuent (10), mais, malgré la déconvenue que constitue l’emprisonnement de son allié, l’intérêt de la Russie pour le Soudan ne faiblit pas : Moscou vient même d’atteindre l’un de ses objectifs stratégiques dans la région grâce aux nouvelles autorités soudanaises.

En effet, en mai 2019, soit un mois après la destitution de Béchir, Moscou et Khartoum ont signé deux nouveaux accords militaires, l’un visant à partager les expériences relatives aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies, l’autre pour renforcer la coopération dans le domaine naval, en particulier pour la recherche et le sauvetage en mer, ce qui permet aux navires militaires russes d’accoster dans les ports soudanais (11). Et le 8 novembre 2020, un nouvel accord qui va encore plus loin a été acté en conseil des ministres à Moscou : il concerne la création d’une « base navale » russe dans la zone de Port-Soudan, la seconde ville du pays. Décrite comme un « centre logistique », cette infrastructure navale sera capable d’accueillir simultanément quatre navires russes, y compris à propulsion nucléaire, et 300 marins.

L’accord stipule que cette installation est de nature « défensive », qu’elle n’est « dirigée contre aucun autre pays » et qu’elle « répond aux objectifs de maintien de la paix et de la stabilité dans la région » (12). Le bail serait d’une durée de 25 ans. La conclusion de ces négociations, lancées à l’initiative d’Omar el-Béchir en 2017, est le fruit de deux ans de lobbying de Moscou auprès des généraux soudanais et devrait enfin permettre au gouvernement russe de réinstaller un point d’appui naval en mer Rouge. En effet, Moscou en avait un à l’époque de l’URSS avec le port de Berbera en Somalie (de 1964 à 1977) puis avec l’île de Nokra dans l’archipel des Dahlak jusqu’en 1991 (l’archipel éthiopien étant alors passé sous le contrôle de l’Érythrée). Les autorités russes veulent rétablir leur présence dans ce qui est devenu une des mers les plus stratégiques et militarisées du monde. Depuis le début du siècle, les armées américaine, chinoise, japonaise et italienne ont rejoint l’armée française à Djibouti en implantant leurs propres infrastructures. De plus, les Émirats arabes unis ont pris pied en Érythrée (port d’Assab) et en Somalie (port de Berbera). La Turquie, qui cherche elle aussi à s’implanter, avait pris contact avec le régime d’Omar el-Béchir. Dans sa quête d’un point d’appui naval en mer Rouge, Moscou s’était d’abord tourné vers Djibouti et le Somaliland. Mais après l’échec des négociations, le Soudan est apparu à Moscou comme une alternative stratégique intéressante qui devrait lui permettre :

• d’accroître la capacité d’intervention de sa marine dans l’océan Indien, au large de la Corne africaine et dans le golfe Persique ;

• de s’immiscer dans un espace stratégique à la jonction du Moyen-Orient et de l’Afrique qui est une des principales routes maritimes et attire de nombreuses convoitises, comme l’atteste la multiplication des armées étrangères présentes sur place. À ce titre, ce nouveau coup diplomatico-militaire au Soudan permet de contrer la Turquie qui veut elle aussi s’y implanter militairement et avec laquelle la Russie entretient des relations tendues et ambivalentes ;

• de servir de vitrine pour la coopération navale russe en direction d’autres pays africains. Depuis quelques années, certains gouvernements africains prennent conscience de l’intérêt de contrôler leur espace maritime, qu’ils ont laissé en jachère. Ils devront donc équiper et former leurs forces armées en conséquence (13).

Outre l’annonce de la création de cette infrastructure navale, la marine russe vient de donner un navire-école à la marine soudanaise et les fournitures d’armes continuent (14). La poursuite de la relation soudano-russe malgré l’emprisonnement de son promoteur initial (Omar el-Béchir) s’explique à la fois par la configuration politique de la transition soudanaise et par les visées stratégiques de Moscou. La chute d’Omar el-Béchir, lâché et arrêté par l’armée le 11 avril 2019, a donné lieu à un compromis délicat entre l’ALC et les généraux. Après une phase de tensions de mai à juillet 2019, un accord a été négocié et un Conseil de souveraineté composé à parité de militaires et de civils a été mis en place. Le président du Conseil est le général Abdel Fattah al-Burhan et son vice-président est Mohamed Hamdan Daglo, plus connu sous le nom de Hemiti, l’un des hommes forts de l’appareil de sécurité et proche des intérêts russes depuis l’époque d’Omar el-Béchir. Le compromis entre l’ALC et les généraux préserve le rôle politique de l’armée, déjà largement équipée de matériels russes et qui entend maintenir cette source d’approvisionnement. Par ailleurs, l’intérêt russe pour le Soudan dépasse le Soudan lui-même. C’est un enjeu qui, comme l’indique le dernier accord en date, s’inscrit dans une stratégie de puissance et d’influence régionale : s’implanter militairement en Afrique (Moscou a aussi fait part de son intention de créer une base militaire en Centrafrique et s’intéresserait aussi à l’Égypte, à l’Érythrée, au Mozambique et à Madagascar) et devenir un acteur incontournable au Moyen-Orient. Étant un pays intermédiaire entre ces deux mondes, le Soudan est un choix qui s’impose pour Moscou.

Ce choix n’est toutefois pas sans risques. La transition soudanaise qui doit s’achever par des élections en 2023 est un équilibre instable. Les nouveaux maîtres de Khartoum ont rompu avec la rhétorique antioccidentale d’Omar el-Béchir et n’entendent pas être dans une logique d’exclusivité dans le domaine sécuritaire comme à l’époque de la guerre froide. Ils multiplient ainsi les points d’entrée sécuritaires avec les puissances intéressées par la région (Égypte, États-Unis, Allemagne, etc.). En outre, le Soudan est travaillé depuis longtemps par des logiques centrifuges qui n’épargnent pas la région de Port-Soudan. Les provinces de l’Est du pays revendiquent un droit à l’autodétermination : des troubles interethniques ont éclaté à Port-Soudan en août 2020 et le chef de la tribu Beja Hadendawa, Sayed Tirik, préserve jalousement son autorité sur la ville de toute tentative de contrôle qui émanerait du gouvernement de transition.

Notes

(1) Dès 1993, le gouvernement américain a placé le Soudan sur sa liste des pays soutenant le terrorisme. Un embargo sur les relations économiques et sur les armes a été décrété plus tard.

(2) De 2009 à son renversement en 2019, Omar el-Béchir a nargué la CPI en effectuant des déplacements dans des pays amis (Chine, Afrique du Sud, Russie, etc.) malgré ce mandat d’arrêt international.

(3) « Russian pilot freed in Darfur », Sudan Tribune, 28 janvier 2012 (https://​sudantribune​.com/​R​u​s​s​i​a​n​-​p​i​l​o​t​-​f​r​e​e​d​-​i​n​-​D​a​r​f​u​r​,​4​1​437).

(4) Voir la page Soudan sur Trading Economics (données COMTRADE) : https://​tradingeconomics​.com/​s​u​d​a​n​/​i​m​p​o​r​t​s​/​r​u​s​sia

(5) Névine Scheppers/EU Non-Proliferation and Disarmament Consortium, « Russia’s nuclear energy exports : status, prospects and implications », Non-proliferation and disarmament papers, no 61, février 2019. Arnaud Lefevre, « Sudan and Russia roadmap in nuclear », NBN Media, 27 mars 2018.

(6) Voir le communiqué sur le site de l’AIEA : « IAEA delivers report on nuclear power infrastructure development to Sudan », 28 janvier 2019 et le texte complet du rapport : https://​www​.iaea​.org/​s​i​t​e​s​/​d​e​f​a​u​l​t​/​f​i​l​e​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​r​e​v​i​e​w​-​m​i​s​s​i​o​n​s​/​i​n​i​r​-​s​u​d​a​n​-​0​3​0​9​1​8​.pdf

(7) Anastasia Yakoreva, « “Putin’s Cook” set out to mine gold in Africa », The Bell, 5 juin 2018.

(8) « Treasury Targets Financier’s Illicit Sanctions Evasion Activity », communiqué de presse du ministère des Finances des États-Unis, 15 juillet 2020 (https://​home​.treasury​.gov/​n​e​w​s​/​p​r​e​s​s​-​r​e​l​e​a​s​e​s​/​s​m​1​058). Luke Harding, « Revealed : UN Sudan expert’s links to Russian oligarch Prigozhin », The Guardian, 27 novembre 2020.

(9) Luke Harding et Jason Burke, « Leaked documents reveal Russian effort to exert influence in Africa », The Guardian, 11 juin 2019.

(10) Simon Shuster, « It’s Business as Usual for Russians in Sudan, Despite Bashir’s Fall », Time, 12 avril 2019.

(11) « Russia reveals deal allowing it to use Sudan ports », Middle East Monitor, 25 mai 2019.

(12) Cité dans « La Russie a finalisé un accord sur la création d’une base navale au Soudan », Le Figaro, 9 décembre 2020.

(13) « With Sudan naval base, Russia may have a ‘key to Africa’ », Deutsche Welle, 2 décembre 2020.

(14) « Russia to supply weapons, military hardware to Sudan and Laos », Agence Tass, 27 août 2020 ; « Sudan receives training warship from Russia », Middle East Monitor, 12 octobre 2020.

Légende de la photo ci-dessus : Omar el-Béchir en visite en Russie, alors qu’il était encore président de la République du Soudan, le 14 juillet 2018. L’ancien dictateur, qui a régné pendant trente ans sur le Soudan, a fortement impulsé le rapprochement avec Moscou à partir de 2017, avant d’être destitué par l’armée le 11 avril 2019, sous la pression de centaines de milliers de manifestants descendus dans la rue pendant cinq mois. (© Kremlin​.ru)

Article paru dans la revue Diplomatie n°108, « La Russie en Afrique », Mars-Avril 2021.

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