La force aérienne indienne : une transformation en profondeur

Ces dernières années, la force aérienne indienne (IAF – Indian air force) a été particulièrement mobilisée sur ses deux fronts de rivalité traditionnels : la Chine et le Pakistan. Pour symboliques qu’elles soient, ces confrontations portent également en elles le risque de leur concrétisation, motivant une modernisation en profondeur dont la récente réception de Rafale n’est que la partie la plus visible.

En termes numériques, l’IAF est la quatrième force aérienne au monde, et l’une des plus anciennes, puisqu’elle a été fondée sous l’empire britannique, en 1932. Son spectre de missions est aussi large que classique et commence par la supériorité aérienne. S’y ajoute la dissuasion nucléaire et toute la gamme des missions air-sol et de frappes antinavires, jusqu’au transport stratégique et à l’appui logistique aux forces terrestres, plus des missions de recherche et sauvetage ou d’appui aux autorités civiles en cas de catastrophe naturelle. L’environnement, en revanche, est particulièrement varié et exigeant. Face au Pakistan ou à la Chine, l’IAF doit être capable de mener des missions d’appui aérien rapproché à de très hautes altitudes et dans des reliefs tourmentés. À Kargil, en 1999, elle a été capable de mener des passes de straffing dans les tranchées pakistanaises, tout en maintenant une supériorité aérienne (1). Le 26 février 2019, avec 12 Mirage 2000, elle frappait au Pakistan des positions de groupes djihadistes qui y étaient abrités (opération « Bandar »), tout en repoussant une attaque pakistanaise le lendemain – au prix d’un Mi‑21 Bison abattu, et perdant également un Mi-17 (2).

Face à la Chine, l’environnement est également exigeant. Le renforcement chinois sur le plateau tibétain est bien réel et voit la multiplication des déploiements et des exercices, y compris de nuit et dans des environnements électromagnétiques contraints. Un différend territorial existe toujours entre les deux pays et a débouché sur plusieurs incidents, de mai à septembre 2020 – les premiers depuis la guerre ayant opposé les deux pays en 1962 – qui ont fait 20 morts et 80 blessés du côté indien. Les accrochages se sont déroulés en montagne, mais l’IAF a rapidement déployé des moyens en appui, tout en menant des exercices, y compris avec ses AH‑64E Apache, des CH‑47 et des Su‑30 dans le Ladakh, en juillet 2020. Delhi doit également regarder au sud et à l’est, dès lors que l’IAF a une fonction maritime (une partie de ses Jaguar sont spécifiquement affectés à cette mission).

Stratégiquement locale

Sa fonction première reste locale : ses déploiements extérieurs sont rares, mais pas inexistants, essentiellement dans le cadre d’opérations d’aide humanitaire ou de rapatriements (3). Elle a en revanche démontré son aptitude à la projection limitée dans le cadre d’exercices. C’est le cas pour « Garuda » avec la France (4), deux éditions d’« Indradhanush » au Royaume-­Uni, de « Red Flag »/« Blue Flag » aux États-Unis, des déploiements aux Émirats arabes unis en 2008 et 2016, un « Pitch Black » en Australie en 2018 et, toujours en 2018, un déploiement en Russie. Fonction « locale » ne signifie pas pour autant que le dispositif est statique. Au contraire, les exercices comme les périodes de tension avec le Pakistan démontrent des déploiements intérieurs de longue durée et menés relativement rapidement. Au-delà, l’attention portée à la défense du pays implique également une posture dynamique dans les secteurs de la dissuasion, mais aussi du spatial, lesquels ont des implications directes pour la force aérienne :

• si les missiles surface-surface de l’arsenal nucléaire relèvent à présent du Strategic forces command, un commandement conjoint dépendant de l’autorité de commandement nucléaire, l’IAF met également en œuvre des vecteurs à capacité nucléaire. Ce serait en particulier le cas du Mirage 2000H et du Jaguar, dotés de bombes à gravité (5). Une version à lancement aérien du missile de croisière Nirbhay serait en cours de conception. L’engin avait été conçu pour un lancement terrestre et pourrait être équipé d’une charge conventionnelle ou nucléaire. Assez long (6 m, soit 62 cm de plus que l’ASMP‑A), il est peu probable qu’il puisse équiper un autre appareil que le Su‑30. Reste cependant à voir si l’IAF sera dotée de sa version nucléaire ;

• le domaine spatial est du ressort de la Defense space agency (DSA), conjointe entre les trois armées et mise en place en avril 2019, peu avant la DSRO (Defense space research organization), qui se focalise sur la recherche et développement. La DSA opère une série de programmes dont certains sont duaux et avaient été conçus avec l’agence spatiale indienne (ISRO). C’est typiquement le cas pour les satellites IRNSS (Indian regional navigation satellite system), dont sept sont opérationnels pour l’heure (cinq autres doivent être lancés), mais aussi pour les satellites de télédétection Cartosat, dont certains ont une résolution inférieure à 30 cm. D’autres satellites ont une vocation militaire plus marquée, comme les GSAT de communication et les satellites de reconnaissance radar (RISAT). La DSA dispose d’un centre de contrôle de satellites à Bhopal, mais aussi d’un centre d’interprétation de l’imagerie à New Delhi. La DSA gère également les capacités antisatellites indiennes. Ainsi, un tir cinétique de démonstration contre un satellite cible a eu lieu avec succès en mars 2019 (« Mission Shakti »).

Changement doctrinal majeur

La doctrine de l’IAF a été profondément réformée en 2012, tirant les leçons d’un contexte géostratégique changeant, entre acceptation de la capacité nucléaire pakistanaise, montée en puissance du djihadisme et développement des capacités militaires chinoises. Elle comprend la puissance aérienne comme tout ce qui relève des capacités aéronautiques nationales, domaine civil compris. Son rapport à la supériorité aérienne est particulier : première des missions, celle-ci ne sert pas uniquement à protéger le territoire national d’une attaque et à offrir une plus grande liberté de manœuvre aux forces terrestres, elle est aussi un facteur de dissuasion. De ce point de vue, elle ne sert à rien si elle n’implique pas une capacité à être dissuasif. L’attention portée à la supériorité aérienne dans sa relation à la dissuasion conventionnelle peut sembler étonnante à certains égards. Elle est cependant enracinée dans la perception, consécutive à la guerre de Kargil, que si le nucléaire dissuade du nucléaire ou d’opérations conventionnelles majeures, des actions sous le seuil de nucléarisation ne sont pas impossibles – comme en 1999 – et doivent être à leur tour dissuadées par des moyens appropriés.

Cette logique de rétablissement d’une dissuasion conventionnelle joue certes contre des États – Chine et Pakistan en tête –, mais a également des implications plus larges. Ainsi, la doctrine insiste également sur le rôle de la puissance aérienne dans les opérations contre-­irrégulières. Autre originalité indienne, l’aviation n’est pas uniquement vue comme intervenant en appui des forces terrestres en contre-­irrégularité, et donc comme une composante secondaire, mais également comme facteur décisif en soi, en prenant comme exemple le cas du raid sur Abottabad – au Pakistan – qui a conduit à la capture d’Oussama ben Laden. Conséquence logique de cet accent mis sur les dissuasions, la principale évolution liée à l’édition 2012 de la doctrine indienne est plus fondamentale, parce qu’elle touche à l’essence même de l’application de la puissance aérienne.

Ainsi, « la puissance aérienne est intrinsèquement stratégique par nature et son application tactique ne ferait que gaspiller son avantage premier de créer des effets stratégiques (6) ». Le glissement indien d’une conception tactique (et donc « supporting  ») vers une conception stratégique (« supported ») s’opère ainsi parallèlement au chinois (7). La nécessité de développer une capacité dissuasive selon une vision stratégique a plusieurs implications dans le domaine conventionnel et guide une bonne partie des achats réalisés récemment, ce qui se traduit notamment par la focalisation sur des designs multirôles, aptes aux missions de supériorité aérienne comme de pénétration à grande distance. Ce changement doctrinal, cette fois au niveau de la stratégie des moyens, conduit ainsi à déclasser des appareils trop spécialisés et par ailleurs anciens, même s’ils ont fait l’objet de processus de modernisation. C’est le cas pour les MiG‑21, dont il ne reste en service qu’une partie des 125 Bis portés au standard Bison (8), tandis que tous les MiG‑23BN et MiG‑27 ont à présent quitté le service.

Une stratégie des moyens spécifique

Cette rationalité en rencontre une autre, liée à la stratégie des moyens indienne et privilégiant des sources d’approvisionnement multiples et pouvant, si possible, intégrer les impératifs de stratégie industrielle du « Make in India ». L’achat de Su‑30 répond ainsi à un triple impératif. D’abord, sur le plan opérationnel, il s’agit de disposer d’une plate-­forme de supériorité aérienne à grand rayon d’action, mais dont les capacités d’emport sont suffisamment importantes pour embarquer le missile de croisière BrahMos, variante indienne du SS‑N‑26 Strobile/Oniks dont la mission première est la frappe terrestre. Ensuite, la combinaison d’une plate-­forme russe modernisée par l’adjonction de composants français permet de conserver les canaux commerciaux ouverts durant la guerre froide, tout en adaptant l’appareil aux besoins locaux. Enfin, la construction sous licence de l’appareil par HAL offre une certaine maîtrise de la production en fonction des besoins rencontrés. L’Inde est ainsi le plus gros utilisateur du Flanker en dehors de la Russie, avec 255 appareils en service, d’autres en construction et une dernière commande réalisée en juin 2020 pour 12 appareils.

Les mêmes logiques ont été à l’œuvre dans le cas de l’achat de Rafale dans le cadre du programme MRCA, à ceci près que les négociations pour la construction sur place d’une majeure partie des 126 appareils ont tourné court. Si cela n’a in fine pas empêché la vente de 36 appareils (18 autres sont en option), permettant d’équiper deux escadrons, se pose la question des appareils non achetés. Delhi pourrait aussi bien poursuivre la compétition ouverte (dite MRCA 2.0) que l’abandonner et acheter de nouveaux Rafale. La négociation de nouvelles ventes avec Delhi – dont les besoins sont restés identiques – s’annonce périlleuse. D’abord, parce que les coutumes de négociation comme la bureaucratie indiennes imposent une certaine lenteur du processus. Ensuite, parce qu’il existe une réelle concurrence et qu’une nouvelle compétition a donc été lancée en avril 2018. Les États-Unis essaient ainsi de placer leur F‑16I/F‑21 depuis plusieurs années et font le forcing avec Delhi, arguant de précédents contrats qui ont rompu avec les habitudes d’achat de la guerre froide et portant sur l’acquisition de C‑17, de C‑130J‑30, de CH‑47, d’AH‑64, de P‑8 Poseidon et, plus récemment, d’hélicoptères ASM MH‑60R. Enfin, parce que Delhi compte bien que les nouveaux appareils seront construits sur place. Concrètement, le choix indien pourrait être fixé vers 2022 ou 2023. Il faudra ensuite mettre en place le processus d’industrialisation et lancer effectivement la production. Les premiers appareils issus de cette nouvelle compétition pourraient donc ne pas être mis en service avant 2028… au plus tôt.

L’approche indienne n’est cependant pas toujours un succès : négocier impose d’être deux. Ce fut le cas pour le FGFA (Fifth generation fighter aircraft) avec la Russie. Dérivé du S‑57, l’appareil devait être un biplace adapté aux besoins de Delhi, mais les négociations ont fini par échouer en 2018. Il avait d’abord été question d’acheter 214 FGFA, un volume ensuite réduit à 144. Depuis, la Russie cherche à réengager les négociations, avec l’objectif d’obtenir ainsi une participation au financement du Su‑57. L’option de fournitures provenant de Russie n’est cependant pas totalement écartée : utilisatrice du MiG‑29 depuis 1985 (ils sont en cours de modernisation au standard UPG (9)), l’Inde a approuvé début juillet 2020 l’achat de 21 MiG-29UPG. Cette logique de modernisation touche également plusieurs autres types d’appareils :

• la flotte de Mirage 2000, au terme d’un contrat signé en 2011 – 47 des appareils devant être modernisés en Inde (10). Comme le MiG‑29UPG, les appareils modernisés sont polyvalents ;

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