Contre-terrorisme français : l’aube après la nuit ?

Les premiers procès des attentats de 2015 ont commencé au mois de septembre dernier, plus de cinq ans après les faits, dans un climat marqué par la persistance de la menace djihadiste. Les audiences ont permis de mesurer les difficultés rencontrées par les services chargés de lutter contre le terrorisme et de rappeler l’immense complexité du phénomène qu’ils doivent affronter.

L’affaire Merah, au mois de mars 2012, avait tragiquement illustré les failles (1) des services de sécurité français, minés par la fusion en 2008 de la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) et de la Direction de la surveillance du territoire (DST) au sein d’une nouvelle entité, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), dont l’ambition était, ni plus ni moins, de devenir un « FBI à la française (2) ». Désormais unanimement critiquée (3), cette importante réforme visait à doter la France d’un outil de renseignement intérieur moderne et puissant, capable, à l’instar de son modèle américain, de faire face aux multiples menaces d’un monde toujours plus changeant. La réalité fut celle d’une acquisition brutale des RG par la DST, au prix de la destruction d’archives et de la perte d’un savoir-­faire qui, bien que sulfureux, avait largement montré son efficacité – et serait bien utile aujourd’hui alors que la République s’attaque au séparatisme.

La création en 2014 d’un Service central du renseignement territorial (SCRT) (4), tentative de compenser la destruction des RG, fut une des conséquences de l’affaire Merah, mais elle intervint trop tard pour être d’une quelconque utilité lors de la crise de 2015-2016. La constance avec laquelle Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur lors des principaux attentats, refusa par ailleurs toute réforme ou même toute critique (5), n’aida pas la communauté nationale du renseignement à faire son introspection alors qu’il était manifeste qu’elle était à la peine (6).

Au refus de faire face à un bilan douloureux s’ajoutèrent des réticences idéologiques. L’opposition, acharnée, de Christiane Taubira, alors garde des Sceaux, à toute intégration du renseignement pénitentiaire à la lutte contre le terrorisme provoqua un psychodrame à l’Assemblée nationale (7). Ses réticences furent cependant dépassées, et la création en 2017 du Bureau central du renseignement pénitentiaire (BCRP), héritier de plusieurs décennies de pratique du renseignement en milieu carcéral, vint combler un manque capacitaire flagrant. Présenté, un temps, comme une start-up (8), le BCRP, devenu au mois de juin 2019 un service à compétence nationale (Service national du renseignement pénitentiaire – SNRP), membre du deuxième cercle de la communauté française du renseignement (9), s’est inséré plutôt efficacement dans le schéma infiniment complexe de la lutte contre le terrorisme (10).

En 2017 fut également créé un autre organisme chargé d’éclairer des zones jusque-là sombres, le Service national des enquêtes administratives de sécurité (SNEAS) (11). Sans être un service de renseignement, le SNEAS a pour mission d’empêcher certains individus, notamment les militants politiques ou religieux radicaux, d’accéder à des fonctions sensibles au sein de l’administration. Ce dispositif peu connu, qui complète celui mis en place par les services de sécurité ou de renseignement et les forces armées pour leur propre recrutement, a été particulièrement placé sous les feux de l’actualité après l’attentat du 3 octobre 2019 (12) dans les locaux de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP).

Des efforts réels de coordination

Créé au mois de juin 2015 par Bernard Cazeneuve, l’État-major opérationnel de prévention du terrorisme (EMOPT), directement attaché au cabinet du ministre de l’Intérieur, avait été chargé de suivre les individus présents dans le Fichier des signalements pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) (13). Cette nouvelle structure, étrangement placée auprès du ministre alors que l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT) relevait du cabinet du Directeur général de la Police nationale (DGPN), avait été perçue par les commentateurs, peut-­être injustement, comme un outil bien plus politique qu’opérationnel.

Le fait est que les services de sécurité et de renseignement ne souffrent pas tant, habituellement, d’un manque de moyens ou de considération que d’un manque de coordination et d’impulsion stratégique. Force est de reconnaître, s’agissant de la première difficulté, qu’en quelques années beaucoup a été fait pour améliorer le dialogue entre les services chargés de la lutte contre le terrorisme.

Notoirement dépossédée depuis des années de toute fonction de coordination opérationnelle, l’UCLAT a ainsi été intégrée à la DGSI le 1er janvier 2020, où elle poursuit ses missions de représentation des services au sein des instances internationales tout en armant le dispositif spécialisé (14) chargé du suivi des « sortants » de prison (15). Les responsables de ces services se parlent ailleurs, pas aussi souvent qu’il le faudrait, au sein de comités stratégiques spécifiques. Les échanges plus concrets et les dispositifs de déconfliction administrative, rendus indispensables par la complexité de l’écosystème des services français, sont ainsi supervisés par le Comité de pilotage opérationnel (CPO) et un État-major permanent (EMaP), tous deux abrités par la DGSI (16), chef de file de la lutte contre le terrorisme sur le territoire national.

Se coordonner, mais dans quel but ?

Ces enceintes, qui permettent de répondre à des conflits de périmètres, ne sont en aucune façon des outils permettant une conduite stratégique du contre-­terrorisme français. Cette tâche, essentielle, a été attribuée par Emmanuel Macron, peu après son élection, à la Coordination nationale du renseignement (CNR), dotée dès le mois de juin 2017 d’un Centre national du contre-­terrorisme (CNCT) (17) et devenue ainsi la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (18). D’abord confiée à un (très) ancien directeur de la DST (2002-2007), Pierre de Bousquet de Florian (19), et désormais assurée par Laurent Nuñez (20), ancien patron de la DGSI (2017-2018), autrement plus au fait des ressorts de la menace terroriste, cette mission de coordination, de conseil et d’impulsion souffre d’un cruel manque de moyens. Ses quelques dizaines de membres, principalement détachés des services, ne semblent guère en mesure de coordonner réellement des administrations aussi puissantes et complexes que la DGSE, la DGSI ou la DRM, dont ils sont par ailleurs issus, et qui n’entendent pas réellement voir leur autonomie réduite.

De fait, malgré les authentiques efforts de rationalisation et de coordination entrepris depuis 2017, la communauté française du renseignement est confrontée à des défis qui ne pourront sans doute pas tous être relevés. Ayant procédé à des recrutements en grand nombre depuis 2015, en grande partie sous la forme de contrats courts, les services doivent fidéliser des personnels qu’ils ont formés, dans lesquels ils ont investi, et qui pour certains possèdent des savoir-­faire rares. Les services, pour secrets ou spéciaux qu’ils soient, sont d’abord des administrations, parfois excessivement lourdes et lentes et incapables de chambouler les règles. L’intensité de la menace terroriste n’est pas toujours un argument recevable pour les gestionnaires des ressources humaines, aux budgets souvent contraints, et peu sont sensibles au fait qu’on ne fait pas la guerre sans soldats.

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