Sans autonomie conceptuelle, pas d’autonomie stratégique

Dans Le cycle des princes d’Ambre, œuvre majeure de la fantasy mondiale publiée par Roger Zelazny dans les années 1970, le monde réel se réduit à une seule cité. Le reste de l’univers n’est qu’un reflet de la culture et des joutes politiques propres à Ambre la magique. Placée au centre du cosmos, la Ville projette en effet des Ombres, portions d’univers qui ne sont que des reflets décalés de sa propre réalité. En Ombre, des cités-reflets se développent aussi, vivent, déclinent. Mais leurs conceptions comme leurs actions dérivent, à des degrés plus ou moins importants en fonction de leur distance du centre, de celles – bonnes ou mauvaises – qu’Ambre seule génère (1).

La communauté stratégique transatlantique ne ressemble-t‑elle pas de manière frappante à l’univers qu’imagina Zelazny ? En matière de doctrines militaires, la diversité y est réduite à la portion congrue, les notions et concepts ne faisant bien souvent que refléter la pensée – et les intérêts – de la cité centrale. La question, ici, est bien celle du lien entre, d’une part, l’autonomie stratégique revendiquée par l’Union européenne et, d’autre part, l’incapacité ou l’absence de volonté de la plupart des membres otaniens de cette même Union de sortir des ombres pour imposer une réelle autonomie conceptuelle, qui les forcerait à penser leurs intérêts de manière spécifique.

L’étymologie du mot « autonomie » peut induire en erreur, du moins dans le domaine de la stratégie. Du grec autonomia, on le traduit parfois par « indépendance ». Cela peut faire passer à côté de l’enjeu véritable de ce que l’on entend par « autonomie stratégique ». L’important, pour un acteur collectif, est en effet de générer par lui-­même les concepts qui formaliseront la liaison entre ses intérêts politiques propres et les voies et moyens qui lui permettront de les défendre. L’autonomie conceptuelle – la capacité à créer sa norme propre – conditionne donc l’autonomie stratégique, sur laquelle s’appuie toute indépendance politique réelle. Indépendance (c’est-à‑dire dépendance relative, forte ou faible) qui à son tour crédibilise un statut souverain, qui est quant à lui de nature juridique. La pierre de touche du lien fondamental entre autonomie, indépendance et souveraineté serait donc au départ la possibilité ou non de conceptualiser stratégiquement à partir de sa propre singularité politique.
Or, depuis la fin de la guerre froide, une part importante (voire très majoritaire) de la production conceptuelle européenne en matière d’analyse des conflits armés relève non d’une analyse véritablement originale, mais de formalisations dérivées, qui ne « s’élancent » analytiquement qu’à condition d’emprunter des tremplins conceptuels configurés initialement aux États‑Unis.

Il y a bien deux manières d’envisager cette problématique. L’une est de considérer que cette situation, où la glose conceptuelle a peu à peu remplacé la production autonome, est à la fois explicable et naturelle. Explicable, car les États-Unis sont le pays le plus productif, inventif et dynamique en termes d’études stratégiques, compte tenu du nombre de leurs centres de recherche, et des budgets de ces derniers. Naturelle, car il n’est aucunement absurde que la première puissance militaire du monde, qui tient ce rang sans discontinuer depuis 1945, ait un effet d’entraînement intellectuel et doctrinal sur l’ensemble des autres puissances militaires, a fortiori lorsque certaines d’entre elles sont ses alliés proches, et souhaitent maintenir une interopérabilité constante avec le leader de leur communauté stratégique.

L’autre manière de considérer cette situation est de mesurer les conséquences de cette dépendance doctrinale pour les Européens. Peut-on établir la liste raisonnée des concepts qui ont structuré le débat stratégique transatlantique entre 1991 et 2020, avec des conséquences politiques concrètes ? Si certains de ces concepts (lesquels ?) peuvent revendiquer leur filiation française ou « européenne », combien se sont réellement imposés dans le débat stratégique transatlantique en matière de prospective opérationnelle et doctrinale ? La réponse est : presque aucun. Les Ombres n’influencent pas Ambre.

Les critiques visant le psittacisme conceptuel acritique trop souvent observé en matière de pensée stratégique du côté européen (en particulier dans l’OTAN) n’ont rien de fondamentalement nouveau. Et elles sont loin d’être uniquement françaises. À titre d’exemple, le débat stratégique dans un pays aussi atlantiste que les Pays-Bas a récemment vu la montée en puissance d’une critique forte de « l’analphabétisme stratégique » qu’engendre le suivisme intellectuel automatique en matière de concepts (l’exemple de l’implication-réflexe de La Haye dans la « contre-insurrection » puis « l’approche globale » afghane, au nom de la « guerre contre le terrorisme », est très souvent cité) (2). Il ne s’agit pas ici d’opposer la production des concepts stratégiques américains à une production européenne autonome en devenir, envisagée de manière performative comme une nécessité absolue, mais de suggérer l’intérêt d’un dialogue conceptuel plus équilibré. Il permettrait que la pensée stratégique des Européens redevienne un sujet et non plus un objet du débat politique transatlantique, en particulier concernant l’analyse prospective de la conflictualité armée future.

Cela pourrait avoir un deuxième avantage, en l’occurrence la possibilité pour les Américains de se confronter à une réception critique de leur production conceptuelle foisonnante qui soit plus exigeante, occasionnant ainsi une discrimination plus tranchante entre buzzwords à obsolescence rapide, et concepts véritables. Pour la France et l’Europe, quoi qu’il en soit, il faudra sortir d’Ombre. Dans les relations internationales définitivement sorties du moment unipolaire, il sera de plus en plus en plus difficile de prétendre à une quelconque autonomie stratégique sans conquérir une autonomie conceptuelle.

Notes

(1) Roger Zelazny, Les neuf princes d’Ambre, coll. « Folio SF », Gallimard, Paris, 2000.

(2) Voir Ivor Wiltenburg et Martijn van der Vorm, « Small State Strategic Thinking : The Case of the Netherlands », Strategy Bridge [en ligne], 23 septembre 2019.

Légende de la photo ci-dessus : Le quartier général de l’OTAN à Bruxelles. L’organisation est très souvent une chambre d’entérinement des concepts et débats américains. (© Alexandros Michailidis/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°152, « Royaume-Uni : Quelle coopération après le Brexit ? », mars-avril 2021.
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