Cambodge : entre développement économique et répression politique

Alors que Douch (de son vrai nom Kang Kek leu), l’ancien tortionnaire de la dictature des Khmers rouges (1975-1979), est décédé le 2 septembre 2020, l’Union européenne (UE) a adopté des sanctions économiques contre le régime de Phnom Penh, accusé de menacer les Droits de l’homme. Cette actualité invite à revenir sur l’histoire politique mouvementée du Cambodge.

Pays d’Asie du Sud-Est situé dans la péninsule Indochinoise, le Cambodge est considéré comme l’héritier de l’Empire khmer, qui régna sur la région du IXe au XVe siècle. Il devient une monarchie constitutionnelle en 1947, peu avant la fin du protectorat français (1863-1953). Durant la décennie suivante, le pays acquiert une relative prospérité économique, basée sur une politique de neutralité qui lui permet de bénéficier d’une aide multilatérale : Chine, États-Unis, France, Union soviétique. Mais en 1970, la guerre du Vietnam (1955-1975) s’étend au Cambodge, qui bascule dans un conflit opposant les forces gouvernementales pro-américaines à la rébellion communiste des Khmers rouges.

Un passé traumatisant

Ces derniers s’emparent du pouvoir en 1975 et instaurent un régime totalitaire. Les villes sont évacuées et leurs habitants envoyés sur des sites de travaux forcés. Les opposants, ou considérés comme tels, sont maintenus dans des lieux d’enfermement ou assassinés. Durant le règne des Khmers rouges, un quart de la population de l’époque, soit 1,7 million d’individus, aurait été exterminé. En 2003, un accord entre l’ONU et les autorités cambodgiennes permet la création d’un tribunal spécial destiné à poursuivre les anciens dirigeants Khmers rouges. En 2013, Douch fut jugé et condamné à la prison à perpétuité.

Dans les années 1980, le Cambodge reste le théâtre d’une guerre civile qui maintient le pays dans une situation désastreuse. C’est durant cette période de troubles que Hun Sen, lui-même ancien Khmer rouge, fait son apparition sur la scène politique nationale. En 1985, il devient Premier ministre, fonction qu’il a occupée de manière quasi continue jusqu’à nos jours – après avoir perdu les élections en 1993, il est nommé Second Premier ministre avant de récupérer son poste en 1998. L’instauration d’une monarchie parlementaire en 1993 remet le Cambodge sur la voie de la stabilité et du développement économique, qui repose principalement sur les secteurs du tourisme, de l’agriculture et surtout d’une industrie textile dynamique.

En 2018, le secteur de la confection constituait 75 % du total des exportations nationales. Mais, bien que la croissance s’élève à plus de 7 % par an depuis 1993 – un taux parmi les plus élevés au monde –, le pays reste marqué par la pauvreté et de profondes inégalités, notamment géographiques. En effet, les activités économiques étant centralisées dans les agglomérations de Phnom Penh et de Siem Reap, les espaces ruraux des régions montagneuses et du bassin du Tonlé Sap concentrent de forts taux de pauvreté, leurs habitants vivant principalement d’une agriculture de subsistance. Ces lignes de fractures se lisent aussi dans l’existence d’un système corrompu. En 2019, le Cambodge se situait au 162e rang mondial (sur 198) en matière de perception de la corruption, selon Transparency International.

Autoritarisme et isolement

À cela s’ajoute un régime autoritaire incarné par le Parti du peuple cambodgien (PPC), réélu à une large majorité en juillet 2018 (76,7 % des voix ; 125 sièges, soit la totalité, à l’Assemblée nationale), dans un climat tendu, marqué par des soupçons de fraudes et de menaces sur les électeurs. Après les nombreuses manifestations contre le pouvoir qui ont émaillé les années 2010, le régime de Hun Sen s’est lancé dans une terrible répression. C’est dans ce contexte qu’en septembre 2017, Kem Sokha, l’un des leaders de l’opposition, fut arrêté puis emprisonné pour « trahison » ; son mouvement, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), est dissous par la Cour constitutionnelle deux mois plus tard. Cette répression, qui vise aussi la presse, s’est également traduite par l’arrestation de journalistes, la fermeture de plusieurs radios et des attaques répétées contre des journaux comptant parmi les plus anciens du pays. Ce constat a conduit Reporters sans frontières à placer le Cambodge au 144e rang sur 180 dans son classement 2020 de la liberté de la presse. Le contexte de pandémie de Covid-19 permet une restriction plus stricte des libertés, alors que des mouvements contestataires de jeunes se multiplient.

Cette situation a brouillé les relations entre le Cambodge et ses partenaires occidentaux. C’est à ce titre qu’en février 2020, l’UE a menacé le pays de revoir les facilités dont il dispose en matière d’accès au marché européen. Face au maintien des positions du gouvernement cambodgien, Bruxelles a mis ses menaces à exécution en septembre. Cette mesure s’est traduite par la réintroduction de taxes et de quotas sur les produits exportés vers l’UE, une mesure susceptible de lourdement peser sur l’économie cambodgienne puisque les échanges commerciaux entre les deux partenaires s’élevaient à 5,6 milliards d’euros en 2019. Les États-Unis menacent eux aussi d’introduire des sanctions économiques contre le gouvernement cambodgien, qui se tourne vers la Chine, devenue son principal interlocuteur économique et diplomatique. 

Carthographie de Laura Margueritte.

1-Le traumatisme des Khmers rouges
2-Le Cambodge, cœur de l’ancienne Indochine
Repères
Article paru dans la revue Carto n°62, « « Bilan Trump » : La fin du rêve américain ?  », septembre-octobre 2020 .

À propos de l'auteur

Laura Margueritte

Laura Margueritte

Cartographe pour les magazines Carto et Moyen-Orient.

À propos de l'auteur

David Lagarde

David Lagarde

Docteur en géographie, postdoctorant au CNRS (UMR LISST — université de Toulouse Jean-Jaurès), spécialisé dans l’étude des mobilités humaines (migrations internationales et tourisme).

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