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La Fifty Cent Army chinoise à l’assaut du web ?

La communauté internationale s’est récemment éveillée au danger que représentent les campagnes de désinformation. L’émergence de la Fifty Cent Army, une armée de trolls à la solde de la Chine, en inquiète plus d’un. Est-ce vraiment une organisation tentaculaire omniprésente ou une exagération de voisins anxieux de la montée en puissance de Pékin ? En réalité, l’entreprise serait plutôt un outil du Parti communiste pour contrôler les Chinois.

Sur le web, loin du stéréotype de l’État totalitaire omniprésent, la Chine peine à contenir les différents mouvements politiques et sociaux qui expriment leur mécontentement. Évidemment, la croissance exponentielle des plateformes virtuelles et médias sociaux représente un défi de taille pour le gouvernement chinois. Où les différents organes de propagande faisaient un travail de sape contre l’opposition sur le terrain, la Chine a dû se réinventer pour répondre aux développements de l’ère 2.0. Parmi les stratégies utilisées circule une rumeur : l’existence d’une armée de trolls accueillant dans ses rangs des millions de propagandistes à la solde de l’État, la Fifty Cent Army.
Le mystère

La première mention d’une campagne virtuelle orchestrée remonte à 2004 : le Comité central d’inspection et de discipline du Parti communiste chinois (PCC) avait recruté 127 commentateurs pour faire l’éloge du PCC dans les forums gouvernementaux. Leur objectif était de donner l’apparence d’une satisfaction généralisée des Chinois envers leurs institutions (1). Le nom de ce groupe de propagandistes proviendrait du fait que chaque commentaire aurait rapporté « 50 cents » (2) à son auteur. Malgré l’apparence bénigne de ces louanges, on anticipait déjà que ces émissaires du PCC étaient aussi chargés de s’immiscer dans les forums de conversation avec pour mission d’espionner les utilisateurs dissidents. D’autres y voyaient une armée de trolls (3) qui devait canaliser la colère des Chinois vers d’autres pays. Au fil des années, leur nombre fut de plus en plus l’objet de spéculations. Certains parlaient d’environ 500 000 intervenants, d’autres poussaient plutôt jusqu’à 2 millions (4). L’apparition graduelle des médias sociaux ne fit qu’aggraver ce sentiment d’insécurité face au PCC.

Or, la réalité est toute autre. Le PCC n’a pas les moyens, ni même la volonté, de faire main basse sur les médias sociaux à coup de censure et de manipulation de l’information. En fait, dans la sphère virtuelle, il existe une entente tacite entre le PCC et les citoyens chinois qui bénéficient d’une certaine liberté d’opinion, une manière de garder le couvercle sur la marmite. Une des raisons derrière cette « ouverture » : la propagande d’antan ne fonctionne tout simplement plus. Les nouvelles générations débusquent facilement les agents de propagande qui répètent les mêmes lignes du petit catéchisme du PCC ad nauseam.

Une lumière dans la nuit

Le terme Fifty Cent Army est souvent utilisé de manière péjorative pour désigner des internautes soupçonnés d’être des agents de propagande. Est-ce à dire que la Fifty Cent Army n’est qu’un produit de l’imagination ? En fait, il existe bel et bien un effort massif orchestré par le PCC pour occuper l’espace virtuel. Cependant, il n’a pas les allures de celui créé par les imaginations frivoles. En 2017, une étude de trois chercheurs de l’Université d’Harvard (5) permit d’entrevoir l’ampleur de l’entreprise. À partir d’une fuite de courriels adressés à l’agence de propagande du district de Zhanggong, les chercheurs eurent accès à plus de 43 000 commentaires. Ces informations menèrent à un certain nombre d’extrapolations quant au statut des commentateurs et de leurs activités.

En premier lieu, l’enquête montre que les « membres » de la Fifty Cent Army ne seraient en fait que des bureaucrates à qui on demanderait d’accomplir ces tâches sur leurs heures de travail. Ils ne toucheraient donc pas de rémunération supplémentaire. Ceci étant dit, l’effort reste colossal. L’équipe de chercheurs estime que ces commentateurs publieraient près de 450 millions de messages par année, 53 % de ceux-ci se retrouvant sur des forums gouvernementaux, alors que l’autre fraction serait diffusée sur une myriade de médias sociaux nationaux. Rien n’indique qu’ils utiliseraient des automates, soit des entités virtuelles programmées pour accomplir des tâches répétitives.

Selon le sinologue Han Rongbin, la formation de ces commentateurs est rudimentaire (6). Appelés à gérer plusieurs profils à la fois pour garder l’anonymat, ils seraient assignés à certains sites et médias sociaux sur lesquels produire leur contenu. Leur objectif est simple : produire en quantité, pas en qualité, le tout en régurgitant les grandes lignes établies par le ministère de la Propagande. La structure est décentralisée, chaque ministère adaptant ses missives.

Là où l’entreprise devient intéressante, c’est au niveau du contenu. Si des usines à trolls maintenant célèbres ont des visées plus belliqueuses — comme l’Internet Research Agency (7) (IRA) russe qui cherche à semer la discorde dans d’autres pays, ou le groupe Aktroller enrôlé par l’État turc pour harceler les opposants au régime — les commentateurs à la solde de l’État chinois sont plutôt utilisés pour préserver la paix sociale. Les employés chargés de cette propagande ne s’engagent donc pas dans des conversations avec d’autres internautes. Au contraire, leurs commentaires consistent en de simples affirmations, une majorité d’entre elles étant positives et faisant surtout l’éloge du PCC.

Malgré le caractère décentralisé de l’organisation, le moment choisi pour les interventions impressionne. King, Pan et Roberts (8) ont établi une ligne du temps de janvier 2013 à décembre 2014 démontrant une tendance : les chercheurs remarquent des pics significatifs de commentaires patriotiques à des moments où la société chinoise présente le plus de risques de mobilisation et de mener des actions déstabilisatrices. Lors de la période observée, les hausses d’activité concordent par exemple avec les émeutes de Shanshan dans le Xinjiang chinois en juillet 2013 ou encore avec les attentats d’Ürümqi en avril 2014. Les commentaires diffusés par les propagandistes viseraient donc d’abord et avant tout à détourner l’attention du public.

Les derniers en ligne

Si la Fifty Cent Army n’est pas l’hydre imaginée, une nouvelle garde s’est néanmoins constituée en réponse au « vide intellectuel » des commentaires partagés par les Fiftycenters. Ceux que l’on désigne par le nom de Voluntary Fifty Cent Army se veulent plus critiques : ils remettent en question certaines politiques de l’État et s’attaquent aussi aux internautes aveuglés par la propagande du PCC (9). Leur approche dite « name and shame » (10) vise aussi les médias qui manqueraient d’objectivité dans leur traitement de l’actualité. Cependant, même si ces internautes remettent en cause la politique du PCC, ils n’hésitent pas à défendre farouchement la position de la Chine sur différents enjeux internationaux.

Du point de vue démographique, on suspecte que ces internautes sont plus jeunes, car ils maîtrisent mieux les « codes linguistiques » du web. En 2015, le PCC coupait d’ailleurs la moitié du budget de la Communist Youth League (CYL), qui compte plus de 89 millions de membres, dans le but de contraindre cette organisation bureaucratique sclérosée à se réformer. Elle devait maintenant devenir le fer de lance d’une campagne web pour renforcer la confiance de la jeunesse envers le Parti communiste. Dans une série de courriels obtenus par un pirate informatique nommé Xiaolan, il était question d’enrôler environ 18 millions de ces membres pour « purifier » le web (11).

Est-ce que ces trolls disparates représentent pour autant une menace pour des adversaires potentiels de Pékin ? Hong Kong et Taïwan affichent une position alarmiste, qualifiant la Fifty Cent Army d’entreprise de désinformation largement plus dangereuse que l’IRA russe. Il est vrai qu’un pic de commentaires prochinois avait été enregistré pendant les manifestations à Hong Kong en 2019. Toutefois, les relations houleuses de l’ancienne colonie britannique avec Pékin expliquent ces craintes.

En janvier 2020, Twitter a supprimé plus de 27 000 comptes suspects. Ceux-ci avaient publié environ 150 000 commentaires visant à faire la promotion de la réponse exemplaire de la Chine à la pandémie. Si les vecteurs utilisés se multiplient (Twitter, Facebook, TikTok), les chiffres, certes impressionnants, doivent être relativisés. Encore ici, même si le message s’adresse à la communauté internationale, il sert davantage à convaincre la population chinoise du bien-fondé du PCC. Pour l’heure, la Fifty Cent Army demeure donc une arme dirigée vers l’intérieur.

Notes

(1) Han Rongbin, « Manufacturing Consent in Cyberspace : China’s “Fifty Cent Army” », Journal of Current Chinese Affairs no 44 (2), 2015, p. 105-134.

(2) Cinq jiao.

(3) Individu propageant des messages visant à créer une polémique.

(4) Joyce Lau, « Who are the Chinese trolls of the Fifty cent army ? », VOA news, 2016.

(5) Gary King, Jennifer Pan et Margaret E. Roberts, « How the Chinese Fabricates Social Media Posts for Strategic Distraction, not Engaged Argument », avril 2017 (https://​bit​.ly/​3​x​q​j​cvO).

(6) Op. cit.

(7) Reconnue pour son rôle d’ingérence dans la campagne électorale américaine de 2016.

(8) Op. cit.

(9) Han Rongbin, « Defending the Authoritarian Regime Online : China’s “Voluntary Fifty-cent Army” », The China Quarterly, 224 : 1006-1025, 2015.

(10) Dénoncer et couvrir de honte.

(11) Oiwan Lam, « China is Turning it’s Once Powerful Communist Youth League Into an Online Campaign Machine », Hong Kong Free Press, 2016 (https://​bit​.ly/​3​x​r​w​NCT).

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°62, « Chine : Géopolitique, Géoéconomie, Géostratégie », Juin – Juillet 2021.

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