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Tokyo 2020-2021 – Paris 2024, les Jeux de la reconquête

Cependant, le développement de ces terre-pleins n’a pas été aussi rapide que prévu et le village des athlètes vient à un moment charnière pour relancer le développement immobilier. Ainsi, plus de 5 000 logements verront le jour grâce à ce village, ce qui représente un tiers des commercialisations annuelles de logements à Tokyo.

Le village olympique de Paris s’inscrit dans une dynamique similaire. La rénovation de la Plaine Saint-Denis, cette ancienne zone industrielle majeure en Europe, a débuté dans les années 1980 avec le départ des grandes industries et la mise en friche de nombreux bâtiments. Les Jeux ne sont pas le premier évènement d’ampleur à transformer Saint-Denis. Le Stade olympique de 2024 (Stade de France) a été construit pour la Coupe du monde de la FIFA de 1998. Les candidatures de Paris pour 2008 et 2012 avaient déjà été largement planifiées pour participer à la requalification des terrains du secteur entre le stade et la porte de la Chapelle.

Paris 2024 reprend les grandes lignes des candidatures précédentes, bien que le village soit déplacé plus au nord, dans la continuité du front de rénovation urbaine. L’enjeu urbain s’inscrit dans la lignée des travaux dits du Grand Paris, à savoir la création à côté du village d’un nouveau nœud de transports en commun avec l’ouverture complète, d’ici à 10 ans, de 4 lignes de métro, le prolongement de plusieurs lignes venant du centre de Paris, et d’immenses aménagements urbains autour de la soixantaine de nouvelles stations en cours de construction.

De manière paradoxale, noyés dans les grands projets franciliens engagés depuis le milieu des années 2000, le village olympique et le centre aquatique de Saint-Denis s’intègrent plus facilement, bien que ces chantiers viennent alimenter un véritable embouteillage de travaux à tous les niveaux qui vont remarquablement modifier ce secteur de la Seine-Saint-Denis.

Pandémie mondiale, report inédit et transformation du modèle olympique ?

En décembre 2019, alors que la capitale japonaise est dans les derniers préparatifs pour les Jeux, la COVID-19, une épidémie, rapidement déclarée comme pandémie par l’Organisation mondiale de la santé, commence à se propager à travers le monde. Le CIO et les organisateurs de Tokyo 2020, qui ont affirmé jusqu’en mars que les Jeux se tiendraient au moment prévu, se sont vus, notamment à la suite des menaces de boycott de plusieurs fédérations sportives, contraints d’annoncer la remise en cause de l’évènement. Le 24 mars 2020, 4 mois avant l’ouverture de Tokyo 2020, le report des Jeux est officiellement annoncé. À peine une semaine plus tard, la communication des nouvelles dates pour l’été 2021 est effectuée. Les Jeux seront pourtant appelés Tokyo 2020.

Le respect de l’Agenda olympique et la livraison des sites de compétition dans les temps impartis sont souvent des défis majeurs pour les villes hôtes, et Tokyo s’est montré sur ce plan exemplaire. Ironiquement, c’est un mois avant l’annonce du report que le dernier nouveau site de compétition permanent fut livré. Bien que les méga-évènements aient subi de nombreuses menaces extérieures et intérieures depuis la fin du XIXe siècle, dans l’histoire des Jeux, seules cinq éditions ont été annulées, toutes en raison des guerres mondiales. Avec le report des Jeux de 2020 à l’année 2021, les organisateurs japonais se voient confrontés à de nouveaux enjeux, à savoir comment organiser et maintenir un projet gigantesque aux multiples intérêts. Alors que la tenue des Jeux peut encore être remise en cause, les organisateurs doivent réfléchir aux mesures sanitaires pour accueillir les athlètes ainsi que le public dans des conditions inédites et incertaines. Les sites de compétition, prêts au moment où les Jeux auraient dû avoir lieu, mais en grande partie destinés à des usages variés dès l’automne 2020, se retrouvent figés. Ces Jeux, en préparation depuis 7 ans (hormis la période de candidature), vivent ainsi un moment historique nécessitant une adaptation complexe, et une réorganisation originale. Membres du CIO et organisateurs de Tokyo 2020 présentent l’influence de la pandémie sur la tenue de l’évènement comme l’occasion de réinventer les fondements du modèle olympique moderne. On parle dès lors d’une « simplification » des Jeux (dont le format n’est pas encore défini) introduite avec Tokyo 2020 et qui pourrait être étendue aux prochaines villes hôtes.

Villes-marques globales vs inégalités urbaines locales

L’ampleur des chantiers liés à la préparation des Jeux olympiques et paralympiques est sans commune mesure avec celle des autres méga-évènements. Pour autant, chaque ville propose des projets urbains olympiques ajustés à des réalités locales spécifiques, qui parfois se rejoignent.

Tokyo 2020 participe à déplacer les activités de production industrielle et artisanale en dehors du centre, ainsi que des fonctions productrices de nuisances comme les sites portuaires et le grand marché de produits de la mer. Cela entraîne aussi une pression croissante sur les populations de ces secteurs, des ouvriers et des retraités des classes moyennes, au profit de classes moyennes aisées et internationalisées travaillant souvent pour de grands groupes mondiaux. Paris 2024, malgré la promotion des logements sociaux, est aussi un instrument de restructuration d’un territoire particulièrement cosmopolite et inégalitaire. La refonte des espaces publics vient confronter les autorités locales au problème de plus en plus médiatisé du logement des migrants. Le remaniement de la porte de la Chapelle met en lumière les profondes inégalités de la région parisienne et la construction des installations olympiques repousse les habitants précaires et les activités multiples, mais parfois illégalement implantées sur ces espaces, afin de promouvoir les fonctions de l’évènementiel.

Ainsi, les deux prochaines éditions des Jeux d’été ne proposent pas de changer l’orientation de ces deux villes mondiales. Leur projet urbain olympique est un instrument supplémentaire à la disposition des autorités locales pour promouvoir des fonctions urbaines induites par l’imaginaire de la ville globale, au détriment de fonctions qui sont pleinement associées à l’urbanisation contemporaine sans faire partie de son récit politique.

Plan de répartition des sites des prochaines olympiades dans leurs métropoles hôtes

Paris 2024

Tokyo 2020

Légende de la photo en première page : Le comité d’organisation olympique japonais se réjouit à l’annonce de la sélection de Tokyo comme ville-hôte des JO 2020 par le CIO, à Buenos Aires, le 7 septembre 2013. Shinzo Abe, Premier ministre du Japon de 2012 à 2020, a souhaité mettre à profit ces Jeux pour redorer l’image du pays — ternie par l’accident nucléaire de Fukushima en 2011 —, espérant aussi relancer sa croissance économique, en berne depuis les années 1990. (© Juilliart/IOC)

Notes

(1) Conformément à notre charte, nous optons pour l’ordre prénom/nom, comme en français, et non pour l’ordre nom/prénom, comme en japonais [NdlR].

(2) Mitsuhiro Osada et al. « Economic impact of the Tokyo 2020 Olympic Games », BoJ Reports & Research Papers, 21 janvier 2016.

(3) Mizuho Research Institute, « The economic impact of the 2020 Tokyo Olympic Games », Mizuho Economic Outlook & Analysis, 17 octobre 2014.

(4) Annonce faite par la Société de livraison des ouvrages olympiques, le 14 juin 2019 (https://​www​.ouvrages​-olympiques​.fr/​f​r​/​p​r​e​s​s​e​/​n​e​w​s​/​p​r​e​s​s​-​k​i​t​/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​-​d​e​-​p​r​e​s​s​e​-​1​4​-​j​u​i​n​-​2​019).

Article paru dans la revue Diplomatie n°108, « La Russie en Afrique », Mars-Avril 2021.

À propos de l'auteur

Alexandre Faure

Chercheur en études urbaines, Fondation France-Japon de l’EHESS.

À propos de l'auteur

Louise Claire Wagner

Doctorante en études urbaines à l’université Paris-Nanterre, affiliée à l’Institute of Global Concern, Sophia University et au Regional Governance Research Institute, Meiji University, Tokyo.

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