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Nouvelle donne pour les missiles air-air

Si le missile d’autodéfense, destiné aux engagements à courte portée, n’a pas disparu, l’enjeu de la longue portée des missiles air-air n’a jamais été aussi important. C’est qu’engager à distance de sécurité n’est plus la seule priorité : les vertus offensives de l’air-air sont redécouvertes. Les nouvelles conceptions chinoises, notamment, envisagent de « nettoyer » le ciel taïwanais à grande distance avant l’engagement d’autres moyens.

De facto, la Chine a consenti de gros efforts dans le domaine air-air ces dernières années, quittant une stratégie des moyens fondée, dans les années 1980 et 1990, sur la réplication/sinisation de missiles étrangers (PL‑11/Aspide) ou des achats sur étagère (AA‑10 Alamo et AA‑12 Adder). Pour le segment BVR (Beyond visual range), le PL‑12 entre en service dans la deuxième moitié des années 2000 et aurait une portée de l’ordre de 70 km en conditions optimales. Il est exporté sous la désignation de SD‑10. Depuis, la Chine se dirige vers des VLRAAM (Very long range air-to-air missiles). Le PL‑15 serait entré en service en 2019 et sa portée serait de l’ordre de 185 km (1). On l’a notamment observé dans la soute des J‑20 (quatre missiles par soute) évoluant dans le cadre du salon de Zhuhai.

Surtout, l’attention des observateurs se porte sur un engin pour l’heure qualifié de « PL‑21 » et observé sous un J‑16. Très long, il serait hypersonique – là où la plupart des missiles BVR à longue portée sont supersoniques – et sa portée serait d’environ 300 km, voire plus en fonction des configurations de tir. L’IISS évoque également une version du missile propulsée par un ramjet, à la portée encore plus longue. Si ces engins sont tous dotés d’un guidage radar actif – avec un radar AESA pour les plus récents –, l’hypothèse d’une capacité à cibler les appareils de détection avancée par le truchement de capteurs passifs est également évoquée. Si cette capacité était avérée, elle serait particulièrement problématique : l’engagement à très longue portée qui constitue le principal avantage comparatif des appareils occidentaux dépend structurellement d’une détection avancée. Sans AWACS, le F‑35 n’est plus que d’une utilité relative (2).

À cette neutralisation de l’avantage comparatif des forces aériennes il faut ajouter que le combat à distance de sécurité a ses propres vertus. Engager les appareils japonais ou taïwanais à plus de 200 km mettrait les appareils chinois hors de portée des batteries SAM (Surface-to-air missile) et des chasseurs adverses. Le ciel « nettoyé » et la supériorité aérienne acquise, les opérations aériennes offensives pourraient alors être engagées, tandis que le potentiel air-air chinois serait préservé. Évidemment, ce système tactique présuppose que les capacités de détection aériennes avancées chinoises soient également préservées. La longue portée des missiles ne peut être exploitée que si une cible a préalablement été détectée…

États-Unis et Russie : le VLRAAM comme exigence

Les capacités américaines sont cantonnées depuis le début des années 1990 au missile AIM‑120 AMRAAM. Ce dernier a cependant évolué, au point qu’un essai, mi-avril 2021, a débouché sur un record, avec le tir à plus longue portée réalisé par un missile américain. La portée de ce tir réalisé contre un drone BQM‑167 au-dessus du golfe du Mexique n’a pas été révélée, mais le précédent record était un tir d’AIM‑54 Phoenix contre un drone cible BQM‑34, en 1973, à 203 km. Reste que l’US Air Force compte aussi développer de nouvelles capacités dans le cadre de son programme NGAD (New generation air dominance). Si l’on ne sait pas ce qu’il recouvre exactement, ce programme ne comprend pas uniquement un appareil de combat. En l’occurrence, l’AIM‑260 Joint advanced tactical missile (JATM) est en cours de développement depuis au moins 2017. Son existence a été révélée en 2019 en vue d’une IOC (Initial operational capability) dans l’US Air Force et l’US Navy en 2022. Pratiquement, ce missile dont la conception a été confiée à Lockheed Martin remplacera à terme l’AIM‑120 (3). Peu de renseignements ont filtré à son sujet, sinon qu’il sera à longue portée et doté d’un radar actif. Un autre système, le LREW (Long-range engagement weapon) est en cours de développement par Raytheon depuis 2015. Baptisé Peregrine, c’est un engin à la portée comparable à celle de l’AIM‑120, mais d’un encombrement deux fois moindre – doublant le nombre de missiles embarqués dans un F‑35 ou un F‑22. Le missile disposerait également pour la première fois d’un autodirecteur multimode combinant un radar et possiblement un imageur infrarouge. En revanche, il resterait doté d’une propulsion par moteur-fusée et non par ramjet.

Les premières images publiées concernant le LREW, en 2017, montraient un missile à deux étages, et donc doté d’un booster. L’objectif est de contourner les limitations de l’AIM‑120 – et de la plupart des missiles air-air – dont le propulseur brûle rapidement la poudre embarquée : l’impulsion permet d’atteindre rapidement Mach 4, mais l’engin exploite ensuite l’élan acquis et voit son énergie se dégrader, en particulier en limite de portée, alors qu’il est susceptible d’avoir à manœuvrer pour toucher sa cible. Un engin à deux étages offre un temps de combustion combiné plus long, en même temps qu’une nouvelle impulsion à un moment tactiquement plus opportun. Reste aussi qu’une telle solution pourrait poser un problème… de taille. En l’occurrence, il s’agit de pouvoir les embarquer sur les F‑35 et F‑22. Du reste, toutes les options ne sont pas closes. Les premières images du F‑15EX montraient ainsi l’appareil doté de pas moins de 16 AIM‑120.

La Russie

La Russie s’est intéressée dès les années 1980 aux VLRAAM, au-delà du R‑33 (AA‑9 Amos) équipant les MiG‑31 et du R‑37M (AA‑13 Arrow) – ce dernier ayant abattu une cible à 300 km de distance en 1993. Le développement du Novator K‑100 à l’extrême fin des années 1980 est un autre signe des travaux soviétiques, le missile étant crédité d’une capacité à cibler les AWACS. Il n’est cependant pas en service opérationnel, mais Novator poursuit ses travaux afin de pouvoir en équiper le Su‑57 et le Su‑35. Moscou continue par ailleurs de développer ses capacités. En 2020, une vidéo a ainsi été publiée montrant brièvement un tir de missile AA‑13 depuis un S‑35SM.

Dans le même temps, la famille AA‑12 Adder/R‑77 connaît de nouvelles évolutions. Si son développement a commencé dans les années 1980, il faut attendre le début des années 2000 pour le voir entrer en service, avec une portée alors estimée à 110 km pour le R‑77‑1 équipant les VKS russes. Le R‑77PD, doté d’un ramjet, n’est pas entré en service, mais le K‑77M, propulsé par un moteur à poussée double, devrait équiper le Su‑57, tout comme le K‑77ME, équipé d’un ramjet. Ces deux dernières versions, plus longues que leurs prédécesseurs, recevront un radar actif AESA. Leur portée est inconnue, mais pourrait dépasser largement 200 km.

Une Europe d’avance

Si la plupart des puissances s’engagent donc manifestement dans une course au VLRAAM, l’Europe a une longueur d’avance. Derrière le programme Meteor, il y avait le constat que la supériorité aérienne était le préalable à toute liberté d’action, dans les airs et, par ricochet, au sol (4). À présent opérationnel dans les forces aériennes commanditaires (France, Allemagne, Espagne, Royaume-­Uni, Italie, Suède), il est officiellement crédité d’une portée de « plus de 100 km  », mais la lecture de la presse indienne montre que l’engin dépasse largement les 160 km. Surtout, sa propulsion change la donne, avec une régulation de l’énergie qui permet un vol réellement soutenu et bien plus d’énergie en phase terminale.

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