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Turquie : la puissance de l’entre-deux

Comment caractériser la vision politique de Recep Tayyip Erdogan au regard des relations internationales et du droit international : révisionniste ou opportuniste ? Comment caractériser son projet stratégique ?

Tancrède Josseran  : Depuis 2002, R. T. Erdogan a barre sur la politique étrangère d’Ankara. En apparence, la diplomatie de la Turquie islamo-­conservatrice se caractérise par des balancements, des allers-­retours, voire d’insolubles paradoxes. Erdogan est ainsi passé de fer de lance de l’Alliance atlantique au Moyen-­Orient à une coopération étroite avec la Russie, d’une démocratie islamique modèle, candidate à l’Union européenne, à une démocratie illibérale qui regarde désormais vers l’Est et le groupe de Shanghai. Ces oscillations déconcertent l’observateur. Est-ce le produit des caprices d’un autocrate avide de pouvoir, comme on le proclame un peu vite ? Ou le fruit d’un authentique projet, dont les va-et-vient ne sauraient occulter la cohérence ? En fait, tout converge : l’ambition islamo-­conservatrice intérieure inspire l’activisme extérieur, qu’en politique réaliste Erdogan sait ajuster aux circonstances. En clair, trois temps rythment les 20 ans au pouvoir du reis. Entre 2002 et 2007, le Parti de la justice et du développement (AKP) fait profil bas. L’armée, gardienne de la république, veille. Les islamo-conservateurs s’attellent à faire leurs preuves. En quelques années, de grands chantiers surgissent, l’inflation s’effondre, le chômage décroît, l’espérance de vie s’envole. La Turquie se hisse au 17e rang des économies mondiales.

De 2007 à 2011, l’AKP, forte de ses réussites, s’attaque à la forteresse kémaliste et à son bastion, l’armée. Des procès-­spectacles décapitent l’establishment militaro-­laïc. Habilement, Erdogan profite du processus d’adhésion à l’Union européenne. L’agenda démocratique de Bruxelles désagrège la géhenne kémaliste… De concert, l’AKP ébauche une ouverture vers les Kurdes. Mais à partir de 2011, tout bascule. Les kémalistes s’effacent. Une nouvelle élite plus conservatrice prend le relais. De parti hors système, l’AKP est devenu le système. Erdogan prend un virage autoritaire et définit de nouveaux mots d’ordre : consolidation civilisationnelle et promotion d’une voie propre à la Turquie.

On touche ici au projet du reis. Le grand dessin géopolitique de la Turquie actuelle appelle la puissance. Quelles que soient les difficultés actuelles, la Turquie est un pays de 83 millions d’habitants. La puissance aux yeux d’Erdogan unifie un faisceau de ressources : la force armée, le potentiel industriel, économique et technologique, mais aussi les ressorts spirituels et historiques d’une civilisation. En un mot, l’islam et le souvenir de l’Empire ottoman. Les six siècles de grandeur impériale constituent la source naturelle à laquelle s’abreuve l’islamo-conservatisme. Erdogan juge que la restauration d’une identité islamique véritable implique la décolonisation des esprits. L’Occident à travers les réformes d’Atatürk aurait fait table rase d’un vivre ensemble harmonieux. Privés de leur identité profonde, enfermés derrière les barreaux étroits d’États-­nations artificiels, les Turcs comme la plupart des peuples de l’Empire ottoman auraient été condamnés à subir un projet d’ingénierie sociale hors-sol. Ce qu’Erdogan dénonce, c’est la prétention de l’Occident à vouloir ériger des règles universelles qui traceraient l’unique route possible vers le progrès. Plutôt que continuer à être l’éternel flanc sud-est de l’Alliance atlantique ou de jouer les ponts entre l’Orient et l’Occident, ce qui signifierait qu’elle n’appartiendrait ni vraiment à l’un ni vraiment à l’autre, la Turquie doit assumer une identité claire. La Turquie veut être admise pour ce qu’elle est, et non quémander un strapontin d’occidental d’honneur.

Au-delà de leurs divergences, islamo-­conservateurs, nationalistes, kémalistes s’accordent sur un point : la planète s’achemine vers un ordre post-­occidental. L’impuissance de l’Union européenne, le retrait des États-Unis, l’ascension de la Chine et la renaissance de la Russie nécessitent une révision des alliances passées. Au regard d’Ankara, c’est autant le monde que la Turquie qui a changé. À partir des grandes découvertes, le centre du monde a basculé de la Méditerranée à l’Atlantique, ce qui a contribué au déclin de l’Empire ottoman. Désormais, l’essentiel des richesses transite par le Pacifique. Aussi, pour les stratèges turcs, la Turquie doit, à son rythme et à sa manière, engager son pivot vers l’Orient. Tel est le sens de l’initiative « Yeniden Asya » (« De nouveau l’Asie ») du ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu.

Si l’ordre unipolaire post-guerre froide est donc caduc, un constat identique s’applique à l’endroit des traités signés un siècle plus tôt. Produit d’un rapport de force dépassé, ils doivent être révisés. C’est là que les paroles d’Erdogan au sujet du traité de Lausanne (1923) qui valide l’indépendance d’une Turquie réduite à l’Anatolie prennent leur sens : « Nous avions récemment encore un territoire de 3 millions de kilomètres carrés. Lausanne n’est pas un texte sacré. La Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide sont terminées. Les équilibres établis après la guerre froide s’effondrent. Mais ils essaient de nous enfermer à Lausanne. »

Décrite comme un bateau ivre à la dérive, la politique turque coiffe en réalité des objectifs rationnels. Dans un contexte économique morose, les guerres que mène la Turquie génèrent des rentes. Au Kurdistan irakien, en Syrie, au Haut-­Karabagh, en Libye, en Méditerranée orientale, elles procurent des gages. Ces points d’appui permettent de négocier en situation de force. La militarisation du politique devient un préalable à la diplomatie. Puissance contestatrice, la Turquie juge que l’ordre international n’évolue pas assez vite, d’où la volonté d’accélérer le processus quitte à aller jusqu’au conflit.

Toutefois, Erdogan a parfaitement conscience des limites d’une telle politique. Comme l’a résumé l’ambassadeur des États-Unis à Ankara, «  la Turquie a les ambitions d’une Rolls Royce et les ressources d’une Rover ». Dépourvue de ressources naturelles, la Turquie importe l’essentiel de ses hydrocarbures. Chaque année, les Turcs règlent une facture de 30 milliards de dollars. Le deuxième problème réside dans la dépendance aux investissements extérieurs et aux transferts technologiques. Si des secteurs de pointe existent, la Turquie demeure encore un pays-­usine qui peine à monter en gamme. Hypertrophique, le secteur du BTP ne produit aucune valeur ajoutée.

En d’autres termes, la Turquie a impérativement besoin de financer sa croissance et de rembourser sa dette extérieure libellée en devises. Or ces capitaux demeurent en majorité européens (61 % en 2019). Volatiles par nature, l’instabilité politique et géopolitique les effraie. Pragmatique, Erdogan a bien saisi le lien qui l’unissait à l’Occident. Si la Turquie pivote vers l’Asie, il faut qu’elle conserve les avantages matériels de son ancrage à l’Ouest. C’est la même politique d’entre-­deux avec l’OTAN. Plus qu’une alliance placée sous l’égide de valeurs communes ou d’intérêts partagés, l’Alliance atlantique est devenue pour le gouvernement turc une chambre de discussion dont on tire le maximum de bénéfices. Aucune puissance n’est capable d’offrir à Ankara les mêmes ressources et les mêmes garanties. L’Alliance permet à la Turquie de parler d’égal à égal avec la Russie et de peser sur les mécanismes européens. En retour, Moscou utilise Ankara comme élément perturbateur de l’Alliance occidentale.

À propos de l'auteur

Tancrède Josseran

Attaché de recherche à l’Institut de stratégie comparée  (ISC); auteur de La nouvelle puissance turque : L’adieu à Mustapha Kemal (Ellipses, 2010)

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