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Haute intensité : la survie des postes de commandement

Le 7 avril 2003, peu après 10 h, le capitaine William Glaser, à la tête de la compagnie de commandement de la 2e brigade de la 3e division d’infanterie, entend un rugissement lui faisant penser à un avion de chasse en approche. L’instant d’après, il est projeté de sa chaise par une formidable explosion. Les ordinateurs et les radios s’écrasent au sol, les tentes sont détruites, le poste de commandement (PC) de la 2e brigade est plongé dans le noir. On dénombre quatre morts, dont deux journalistes insérés. Un missile sol-sol (Anabil‑7 ou Frog‑7) vient de tomber dans la cour jouxtant les tentes. La brigade est engagée au combat dans Bagdad et son chef, le colonel David G. Perkins, qui se trouve à son PC tactique, a perdu une bonne part des leviers pour la commander. Son PC principal sera à nouveau partiellement fonctionnel à 11 h 30 (1).

Des menaces grandissantes sur des PC plus vulnérables
La calcification des PC

Les PC sont, depuis qu’ils existent, des cibles à haute valeur ajoutée pour l’adversaire. C’est pourquoi le problème de leur survivabilité, entendue comme la capacité totale d’un système d’armes à éviter un dommage provoqué par une action hostile, à lui résister ou à s’en remettre afin d’être en mesure de poursuivre la mission, n’est pas nouvelle. Pourtant, alors que le spectre d’un conflit avec un adversaire à parité ou à quasi-­parité ressurgit, elle se pose avec une acuité nouvelle pour des armées habituées à agir sur des théâtres d’opérations où les menaces sont limitées.

De plus, nos structures de commandement ont enflé au cours des années de contre-insurrection. Le général Alabergère, commandant des forces terrestres de 2017 à 2018, fait lui-même ce constat : «  J’ai toujours été frappé […] par la dérive inflationniste de la taille de nos structures de commandement. (2) » Au fil des années, les quartiers généraux des grandes unités tactiques sont devenus des machineries immenses, complexes, besogneuses et immobiles : de véritables fourmilières, à la tête de corps expéditionnaires paradoxalement de plus en plus réduits (3). Un PC de division aujourd’hui regroupe plus de 300 personnes (4), nécessite près de 70 shelters et des kilomètres de câbles. Son installation en exercice peut prendre trois semaines (5). Or un PC volumineux est de fait plus complexe, et cette complexité ralentit la boucle décisionnelle dans un contexte où la rapidité est un facteur clé de l’efficacité opérationnelle.

Enfin, la vulnérabilité intrinsèque d’un PC se distingue singulièrement de celle d’une unité de combat : elle va notamment croissant avec sa taille et son effectif. Rarement blindé, un PC est contraint à l’immobilité pour pouvoir opérer. Il dépend de moyens rayonnants (antennes radio ou satellitaires) qui doivent obligatoirement être à l’air libre et le rendent vulnérable aux attaques aériennes, à la guerre électronique, aux menaces cyber. Sa dépendance logistique croît également avec sa taille : ses besoins en énergie ou en alimentation sont fonction du volume de personnel et de matériel déployé. Or, si les hommes peuvent supporter provisoirement une pénurie quelconque, les machines (ordinateurs, transmissions) nécessitent de l’électricité en permanence.

Cette croissance des PC tactiques était probablement justifiée. Il s’agissait de gérer les situations complexes dans le cadre de missions de stabilisation. Cependant, dans le contexte actuel de retour potentiel de conflits de « haute intensité », et de fin du « confort opératif » qui a prévalu jusqu’alors, nos PC, premières unités à être ciblées en temps de guerre, se révèlent soudain très vulnérables. Face à l’évolution des deux grands types de menaces, physiques et immatérielles, auxquelles ils font face, c’est bien la pertinence d’un modèle qui est remise en question.

Les menaces physiques

La première menace planant sur un PC est sa destruction partielle ou totale. Or la tendance mondiale se caractérise par une létalité croissante des armements, résultat du niveau technologique (puissance et précision) et de l’optimisation de leur emploi par leur assimilation dans la tactique, la doctrine et l’organisation des armées.

La précision a ainsi fait un bond dans le domaine des feux indirects : la plupart des obus d’artillerie ou les roquettes sol-sol sont désormais pourvus de systèmes de guidage terminal (6). Cet accroissement général de la précision des feux terrestres n’a pas pour autant mis fin à l’usage de l’artillerie de saturation, qui se développe tout autant, gagnant même en portée. Dans les années 1960-1970, le BM‑21, le LRM standard de l’armée soviétique, avait une portée de 20 km. Aujourd’hui, le BM‑31 Smerch porte jusqu’à 90 km, voire atteindra 120 km à l’avenir. L’artillerie à longue portée prolifère, surtout chez les puissances moyennes (comme l’Iran avec ses Fajr‑5 de 75 km de portée), de même que les missiles balistiques sol-sol. Par ailleurs, ce phénomène s’étend aux groupes non étatiques, leur offrant une puissance de feu inédite.

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