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L’énergie, enjeu majeur de souveraineté pour l’Europe ?

La sécurité énergétique demeure un objet complexe à manier en Europe. Alors qu’au titre de la répartition des pouvoirs dans le domaine énergétique entre l’Union et les États membres, cette question apparaît comme étant plutôt du ressort de ces derniers, les actions des instances communautaires ont néanmoins eu des impacts majeurs depuis les années 1990. La volonté de libéralisation et de fin des monopoles étatiques a ainsi conduit progressivement à un affaiblissement de la sécurité énergétique, d’autant plus dans le contexte d’une baisse de l’exploitation des ressources du continent. L’accroissement de la compétition internationale, avec les États-Unis et la Chine, la volonté de la Russie de renforcer son rôle dans les approvisionnements en hydrocarbures, la sortie du Royaume-Uni et l’apparition de nouveaux acteurs sont autant d’éléments qui s’avèrent des défis pour l’Europe.

Dans ce domaine, la commission Von der Leyen poursuit les travaux de ses prédécesseurs, avec une Europe qui se veut toujours plus vertueuse sur le plan environnemental. Néanmoins, et c’est là l’enjeu majeur ainsi que la plus grande difficulté, cette commission se veut aussi plus responsable sur le plan sécuritaire. Au travers du renforcement du contrôle des investissements étrangers, d’une meilleure prise en compte de l’approvisionnement en matières premières, d’un renforcement global des enjeux « sécuritaires », elle tente d’opérer une certaine rupture. Face aux défis énergétiques du XXIe siècle, aux différences de vues entre États membres et à la compétition internationale, l’Union européenne cherche sa place. Quelle que soit la réponse apportée, les conséquences seront certainement majeures.

L’Union européenne face au nucléaire
La Commission Von der Leyen, qui a fait du Green Deal le pilier de son action, se trouve depuis son entrée en fonction en 2019 face à un enjeu majeur : celui de la définition des « énergies vertes », éligibles donc aux financements affectés à la transition énergétique. Dans ce contexte, si certaines énergies ne font pas débat, le nucléaire tend à cristalliser autour de lui les visions opposées des différents États membres. Cette taxonomie des énergies vertes est ainsi un instrument majeur de polarisation des investissements pour les prochaines années et remet en évidence l’ambiguïté fondamentale du nucléaire : ayant à la fois un impact environnemental que l’on ne peut ignorer au travers de la production de déchets à très longue vie, il est également une source d’électricité décarbonée, donc idéale pour la transition de certains mix électriques hors des hydrocarbures.

Dans le rapport technique de 2020 commandé par la Commission en préparation de la liste des énergies vertes, le nucléaire se retrouve exclu de ladite taxonomie, ce qui limite de facto son attractivité économique pour les futurs bailleurs de fonds de la transition énergétique sur le territoire de l’UE. Toutefois, lors de la transmission de l’Acte délégué sur la taxonomie de la Commission vers le Parlement pour son adoption, les débats sur cette exclusion rejaillissent, portés par les députés des pays d’Europe orientale, soutenus par les dirigeants de sept pays (France, Hongrie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie) qui adressent une lettre ouverte à la Commission en mars 2021. En juillet 2021, un groupe de cinq pays antinucléaires (Allemagne, Autriche, Danemark, Espagne et Luxembourg) publie à son tour une lettre ouverte visant à empêcher l’inclusion du nucléaire dans la taxonomie.

La Commission, qui a choisi pour le moment de repousser sa décision à l’automne, après consultations, se retrouve face à la structuration progressive de deux blocs d’États – visibles à la fois au Parlement et au Conseil –, l’un pronucléaire et l’autre antinucléaire. Elle apparaît elle-même divisée sur ce sujet épineux, ce qui n’empêche toutefois pas un certain nombre d’États, à commencer par la Pologne ou la Bulgarie, d’affirmer leur volonté de lancer de nouveaux projets, avec ou sans accès aux financements verts. N. M.

Légende de la photo en première page : La mine de charbon à ciel ouvert de Turow en Pologne. En septembre 2020, sous la pression de l’Union européenne, la Pologne a fini par accepter de fermer l’ensemble de ses mines de charbon d’ici 2049. Une décision lourde de conséquences pour un pays dont 80 % de la production d’électricité repose sur cette énergie. Par ailleurs, elle est énergétiquement indépendante, notamment par rapport à la Russie. (© Shutterstock – Peteri)

Article paru dans la revue Diplomatie n°111, « Europe : quelle souveraineté ? », Septembre-Octobre 2021.

À propos de l'auteur

Nicolas Mazzucchi

Docteur en géographie économique, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Nicolas Mazzucchi est spécialiste des questions énergétiques et des stratégies d’influence entre acteurs étatiques et entreprises dans le cadre de la mondialisation. Ses domaines de compétence incluent également les problématiques d’influence et de guerre informationnelle au travers de l’étude de la cyberstratégie.

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