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Le Royaume-Uni dans le monde d’après le Brexit

Six ans après le référendum, deux ans après la sortie officielle de l’Union européenne (UE), et un an après la fin de la période de transition, où en est-on aujourd’hui au Royaume-Uni ?

Le Brexit était une promesse de liberté. Hors du carcan européen, le Royaume-Uni aurait les mains libres en matière de commerce international, de politique étrangère et de politique intérieure. Il retrouverait sa souveraineté et son identité par l’Europe diluée. Or, comme les deux barres du X au cœur de ce mot-valise, qui pointent dans des directions différentes, le Brexit est écartelé entre les promesses qui l’ont fait exister et ses conséquences concrètes, qui continuent et parfois commencent seulement à se manifester. C’est dans cet écart-là que navigue le Royaume-Uni à l’aube de 2022, et ce sont ces eaux-là qu’il faut sonder pour saisir la réalité du Brexit aujourd’hui.

Des espoirs économiques aux réalités bureaucratiques

Les partisans du Brexit voyaient dans l’UE et son fonctionnement une entrave au libre-échange. L’idée peut surprendre vue de France, où la gauche, celle qui vota « Non » au référendum sur la constitution européenne en 2005, défend l’idée que l’UE est fondamentalement « ultralibérale ». Mais, vue de Londres, l’UE est bien un obstacle au libre-marché. D’abord, parce que le marché européen est soumis à un certain nombre de mesures de régulation, notamment des normes de qualité sur les produits qui peuvent y être importés. Ensuite, parce que, d’après l’organisation Vote Leave, l’UE n’est ni capable ni désireuse de conclure de nouveaux accords de libre-échange (1). Quitter le Bloc européen, c’est donc sortir d’une « hibernation de plusieurs décennies » selon Boris Johnson, premier Brexiter du pays (2).

Sauf que, nonobstant l’ambivalence du Royaume-Uni envers les normes sanitaires et environnementales européennes, l’UE s’est imposée, au fil du temps et de la dissolution de l’Empire, comme son premier partenaire commercial. En 1973, lorsque le pays rejoint la Communauté économique européenne, 21 % du commerce britannique se font avec l’un des six pays qui la composent (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg) (3). La proportion monte à 44 % en vingt ans, et elle reste à peu près stable jusqu’au Brexit. Elle culmine au début des années 2000 où elle dépasse les 50 %. À la veille du référendum de 2016, on est encore à 42 % des exportations et 53 % des importations britanniques qui se font avec l’UE (4). Difficile, donc, pour le Royaume-Uni, de faire sans l’UE du jour au lendemain. D’autant que derrière ces chiffres, c’est toute l’économie du pays qui est structurée par et pour ces échanges.

L’économie du Royaume-Uni est profondément intégrée à celle des 27 pays de l’UE. Et pour cause : le marché unique de l’UE est bâti, depuis 1992, sur la libre circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux. Il n’y a donc pas que des produits manufacturés, voitures allemandes et whisky écossais, qui passent les frontières euro-britanniques, mais aussi de (très) nombreuses personnes : la frontière internationale entre le Royaume-Uni et la République d’Irlande enregistre plus de 30 millions de passages par an (5), et la « liaison fixe transmanche » (le « tunnel sous la Manche ») comptabilise 20 millions de traversées annuelles (6) — elle relie directement Londres à trois capitales européennes : Paris, Bruxelles et Amsterdam.

Pas étonnant, dans ces conditions, que la sortie du marché unique ait des répercussions économiques à toutes les échelles. Au niveau macroéconomique, l’institut britannique responsable des prévisions économiques (Office for Budget Responsibility) estime que la sortie de l’UE réduit les importations et les exportations du Royaume-Uni de 15 % (7). Mais c’est plus encore, en regardant l’économie de près, que l’on constate les effets du Brexit. Les entreprises britanniques de petite et moyenne taille (PME) représentent la moitié du secteur commercial. Elles doivent absorber les effets du Hard Brexit qu’a finalement entériné l’Accord de commerce et de coopération, ce deal conclu quelques jours avant la deadline du 31 décembre 2020. Certes, l’accord, comme l’a souligné Boris Johnson, comprend des exonérations de droits de douane pour les échanges commerciaux entre les vingt-sept et l’ex-vingt-huitième, mais seulement si les produits en sont originaires. Même sans ces droits de douanes, il s’agissait bien de reconstruire des frontières, et toutes les lois, les pratiques, les métiers et les objets qui vont avec : passeport obligatoire, déclaration d’importation et d’exportation, paiement de la TVA et autres formalités plus ou moins coûteuses. Résultat : la moitié des entreprises interrogées par la Chambre du commerce britannique, principalement des PME, font état de difficultés à l’export depuis le Brexit (8). Dixit les Brexiters, le Brexit était censé réduire la paperasse et la bureaucratie, spécialités bruxelloises. Alors, quand le gouvernement britannique crée un formulaire de contact invitant à signaler tout obstacle au libre-échange qui se dresserait sur la route de la prospérité britannique, on est tenté d’écrire « Brexit » et d’appuyer sur « SEND » (9).

Évolution des exportations et des importations britanniques

Mais au-delà de ces complications inévitables, le pari économique du Brexit reposait sur des idées sinon fausses, du moins à rebours de l’air du temps. Après tout, réorienter l’économie britannique vers d’autres partenaires commerciaux est une stratégie qui peut s’entendre et qui porte actuellement ses fruits, quoique lentement. Les États-Unis, deuxième marché pour le Royaume-Uni après l’UE, occupent une place croissante dans les exportations du pays, atteignant 21 % de celles-ci en 2020 (10). L’Australie, l’Albanie et le Vietnam sont quelques-uns des pays avec lesquels des accords de libre-échange ont été signés depuis le Brexit. Sauf qu’à l’heure où la pandémie de Covid-19 et la crise climatique poussent bon gré mal gré les entrepreneurs de ce monde à repenser le modèle du « just in time » et les chaînes d’approvisionnement qui traversent le globe, vouloir à tout prix développer des accords commerciaux en faisant fi de la distance géographique semble résolument anachronique.

À cette vision des échanges internationaux, qui rappelle la mondialisation des années 1980, s’ajoute un péché d’hubris qu’incarne parfaitement Boris Johnson. Jeter par-dessus bord les réglementations européennes pour bénéficier d’un avantage compétitif dans le commerce avec la Chine… très bien. Encore faut-il que la Chine soit disposée à produire des biens sur-mesure pour le marché, finalement relativement modeste, que représentent le Royaume-Uni et ses 67 millions de consommateurs. Bruxelles, n’en déplaise à Londres, par son simple poids économique, continue de donner le la en matière de régulation, et de diffuser, indirectement, son modèle réglementaire. On parle même « d’effet Bruxelles » (Anu Bradford) tant l’influence réglementaire européenne est grande à l’international. Dont acte : en passant au crible la législation britannique, on constate que la divergence réglementaire par rapport au droit européen est pour le moment limitée au regard des ambitions affichées de dessiner au plus vite un nouveau modèle (11).

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