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Penser le renseignement. « Djihad d’atmosphère » : punchline contre réalité opérationnelle

Le ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin, utilise régulièrement le concept de « djihadisme d’atmosphère » pour qualifier les évolutions les plus récentes de l’islamisme radical combattant. Révélée par le dernier essai de Gilles Kepel (1), cette nouvelle formule est devenue un mantra omniprésent sur les plateaux de télévision ou dans la presse. Il faut dire que M. Kepel a été accueilli à bras ouverts dans certaines colonnes (2), où il a pu longuement exposer sa nouvelle théorie sans que jamais celle-ci ne soit vraiment discutée.

Cette théorie postule que le phénomène djihadiste serait en train de muter, les acteurs menaçants étant de plus en plus autonomes, sans lien direct ou même indirect avec des organisations terroristes, et qu’ils réagiraient à des injonctions lancées de loin en loin par des « entrepreneurs de colère ». Gilles Kepel tire cette conclusion d’une série d’attentats commis en France depuis 2019 par des individus isolés (3). Le phénomène, pourtant, s’il a en effet pris depuis quelques années une importance notable, en particulier en Europe, n’a rien de neuf. Des attentats islamistes radicaux n’ont cessé d’être commis par des individus isolés depuis plus de 30 ans (4), de l’assassinat du rabbin ultranationaliste Meir Kahane à New York le 5 novembre 1990 (5) à l’attaque du commissariat de Rambouillet, le 23 mars 2021.

Une nouvelle étape (6), vraiment ?

Le souci de caractériser des quidams capables de passer à l’acte sans coup férir est louable, mais bien tardif. Les attaques réalisées par des djihadistes autonomes et des islamistes radicaux inconnus – ou mal évalués – ne sont pas nouvelles. Ignorant l’antériorité du phénomène, Gilles Kepel affirme, dans un long entretien accordé au média en ligne Le Grand continent(7), que sa réflexion est née en 2020 à l’occasion du début de la pandémie de Covid-19, la maladie semblant, à l’en croire, s’étendre sur la planète comme la violence islamiste. Au sein des services spécialisés, la comparaison entre la contagion djihadiste et, au hasard, le développement de cellules cancéreuses ne date pas d’hier, et si elle est passionnante en raison des perspectives analytiques qu’elle ouvre, elle n’a jamais eu la moindre pertinence opérationnelle (8).

Gilles Kepel s’attache à trouver dans l’affaire Merah les débuts du phénomène, qu’il attribue bien imprudemment à l’État islamique (9) tout en s’efforçant de rappeler que quelques responsables évoquèrent alors la piste d’un loup solitaire (10). Sa thèse souffre en réalité de plusieurs lacunes. Outre une mauvaise datation du phénomène, elle ne prend pas en compte les réflexions déjà anciennes menées en France au sujet de la structuration de la menace djihadiste en plusieurs cercles concentriques allant du cœur d’organisations complexes à des acteurs liés puis simplement inspirés. Cette modélisation, due à la DGSE en 2003 et publiquement exposée par le Centre d’analyse et de prévision (CAP) du ministère des Affaires étrangères en 2005 (11), avait été mise à jour en 2015 (12) par un commentateur afin d’y intégrer un quatrième cercle qui semblait bien préfigurer ce que décrit Gilles Kepel dans son livre. La DGSI le décrit ainsi sur son site : « […] la menace endogène se perpétue et évolue. De plus en plus souvent portée par des individus radicalisés en solitaire, notamment sur Internet, elle révèle, dans la période récente, une autonomisation idéologique des acteurs de la menace vis-à-vis des organisations terroristes. Ces jihadistes reproduisent les modes opératoires violents promus par celles-ci de manière indépendante de leur influence idéologique. Leur passage à l’acte est souvent catalysé par un événement personnel ou un épisode médiatique (13) ».

L’autonomisation des acteurs menaçants ne serait donc pas seulement opérationnelle, mais aussi et surtout idéologique et répondrait, comme semble l’avoir montré l’affaire Samuel Paty, à des motifs dépassant le simple corpus djihadiste et englobant des revendications plus larges, à la fois diffuses, communautaires et personnelles.

Djihad d’atmosphère ou atmosphère de djihad ?

De prime abord, le concept de djihadisme d’atmosphère peut séduire. Il a le mérite de fournir un début de rationalisation aux dernières évolutions de la menace terroriste islamiste et aux difficultés croissantes des services à prévenir des passages à l’acte soudains. La décorrélation apparente qu’il crée entre les organisations classiques et les acteurs indépendants, en posant l’hypothèse d’une « quatrième étape(14) » du djihad sunnite, confirme, peut-être involontairement, que les auteurs des récents attentats sont bien des djihadistes, héritiers de décennies de violence et de certitudes politico-religieuses extrêmes.

Cette quatrième étape constitue-t-elle cependant une réelle évolution ou un retour aux origines ? En reprenant à son compte le cliché éculé (15) d’un « jihad sunnite entraîné et équipé par la CIA(16) » en Afghanistan qui aurait tout déclenché, Gilles Kepel oublie l’histoire de l’objet de son étude. Le monde arabo-musulman bouillonnait déjà de colères et de frustrations (17) avant la prise de Kaboul par les parachutistes soviétiques le 27 décembre 1979, et le djihad contre l’Armée rouge, moment décisif s’il en est, ne créa rien, mais contribua à donner aux luttes nationales une dimension régionale et un élan que rien n’a arrêté depuis (18). Ce n’est pas à cause de l’invasion de l’Afghanistan que le président Sadate fut assassiné le 7 octobre 1981 au Caire ni que Moustapha Bouyali fonda la même année à Larbaa le Mouvement islamique armé (MIA), premier groupe insurgé djihadiste algérien.

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