La dimension économique, et notamment commerciale, connaît également un revirement important depuis l’invasion de l’Ukraine. Celle-ci revêt une place d’importance pour l’Allemagne — quatrième puissance mondiale en termes de PIB —, qui s’illustre par sa force commerciale, notamment par son importante présence à l’international et son excédent commercial. Avec la guerre en Ukraine, elle est cependant obligée d’admettre que le fait de croire que le commerce puisse être un garant de paix, réduisant la possibilité d’un conflit armé entre partenaires commerciaux et permettant de démocratiser les régimes autoritaires, s’avère être naïf. En effet, l’internationalisation de ses chaînes de valeurs se transforme de plus en plus en talon d’Achille de l’Allemagne puisque l’interdépendance peut se retourner contre elle : l’accroissement de sa propre dépendance par rapport à ses fournisseurs peut être utilisé à des fins de coercition par ces derniers. L’inquiétude de la perte de compétitivité induite par les effets de l’inflation, de l’insécurité énergétique, de l’augmentation du coût de l’énergie et par la perspective d’une récession, là encore, mène l’Allemagne à prendre des mesures de grande ampleur : un plan d’aide de 200 milliards d’euros a été mis en place, notamment à destination de ses entreprises.
Ces mesures prises par l’Allemagne pour s’adapter au nouveau contexte géopolitique ont également des conséquences sur les relations de l’Allemagne avec ses principaux partenaires.
Un repositionnement de l’Allemagne par rapport à ses principaux partenaires
L’Allemagne est en train de se rendre à l’évidence : le sous-investissement dans son armée au cours des vingt-cinq dernières années et le fait de se concentrer prioritairement sur des interventions extérieures, donc en-dehors de la zone centre-européenne, la rendent vulnérable dans un contexte de retour de la guerre conventionnelle en Europe. Elle est à présent obligée de se recentrer sur la défense du territoire national et sur la sécurité collective. D’autre part, son modèle économique reposant sur la prévisibilité, la sécurité juridique et des chaînes de valeurs fortement internationalisées, est remis en question. Ces prédispositions ne sont plus nécessairement garanties en raison de l’augmentation des barrières commerciales, du protectionnisme et de la course au leadership industriel de ses principaux partenaires commerciaux, empêtrés dans une rivalité sino-américaine — illustration d’une polarisation croissante qui est accélérée par la guerre en Ukraine et le découplage des économies occidentales par rapport à l’économie russe. Ce diagnostic amène l’Allemagne à revoir la nature de ses partenariats : à la fois avec ses principaux partenaires, les États-Unis et la Chine, mais aussi au-delà de ces deux acteurs, suivant une optique de diversification. La Russie, elle, ne peut plus être considérée comme partenaire.
Les États-Unis sont le premier partenaire de poids de l’Allemagne avec lequel les relations sont susceptibles d’évoluer. La guerre en Ukraine démontre en effet de manière édifiante l’importance des États-Unis comme garants de sécurité en Europe. Elle a donc eu pour conséquence de ressouder le lien transatlantique, notamment à travers la réaffirmation de l’importance de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Les temps d’un Donald Trump remettant en question une OTAN jugée « obsolète » semblent révolus et la menace du retrait de troupes américaines stationnées en Europe n’est plus d’actualité. Cependant, l’Allemagne doit s’investir davantage au sein de l’Alliance pour pleinement regagner la confiance du partenaire américain, remplir les attentes, notamment en matière de dépenses militaires, et se débarrasser du qualificatif de « passager clandestin ». Cela devient d’autant plus important depuis le « pivot asiatique » des États-Unis. Sur le plan économique, la présidence de Joe Biden permet également d’apaiser les relations entre l’UE et les États-Unis, mises à rude épreuve sous la présidence de Donald Trump (3). La création du Conseil du commerce et des technologies UE-États-Unis témoigne de ce regain en convergence. Ce rapprochement doit cependant être nuancé car la politique industrielle des États-Unis, caractérisée par une tendance au repli et au « Made in America », représente un défi pour la compétitivité de l’UE, ce que les mesures de l’Inflation reduction act illustrent, notamment sur le plan de la production de voitures électriques.
Avec la Chine, les relations sont prioritairement économiques. Or, le précédent russe impose la vigilance par rapport à d’autres acteurs autoritaires, la Chine étant considérée comme « partenaire », « concurrente » et « rivale systémique ». L’Allemagne craint que la Chine, comme la Russie, puisse user de son pouvoir de contrainte résultant du manque de substitution ou de diversification dont dispose l’Allemagne qui, pour certaines matières premières et biens industriels, a misé de manière excessive sur une concentration à un nombre réduit de fournisseurs ou de marchés, dont la Chine. Un inventaire des dépendances s’impose tant les chaînes de valeurs entre l’Allemagne et la Chine sont complexes. La dépendance à la Chine concerne plus spécifiquement les métaux critiques comme les terres rares, les biens électroniques, ou encore les composants nécessaires pour l’industrie, notamment pour mener à bien la transition numérique et verte. L’importance du marché chinois pour certaines industries allemandes, notamment l’industrie automobile, est également particulièrement notable.
Si, sous Angela Merkel, l’Allemagne a œuvré à la mise en place d’un accord sur les investissements entre la Chine et l’UE, convaincue que cela rééquilibrerait les relations avec la Chine par rapport aux pratiques commerciales déloyales, celui-ci n’a pas abouti, non pas que ces pratiques aient cessé, mais en raison de tensions accrues avec la Chine. L’Allemagne prévoit à présent de réduire sa dépendance par rapport au marché chinois et de diversifier ses sources d’approvisionnement et ses débouchés, tout en mettant l’accent sur le fait qu’un découplage n’est ni souhaitable ni envisageable, d’autant que l’ouverture d’un deuxième « front », en plus du front russe, paraît en ce moment peu judicieuse. L’anticipation d’un conflit militaire à Taïwan, qui obligerait l’Allemagne à prendre plus clairement position face à la Chine, comme elle le fait actuellement par rapport à la Russie, est également en cours, afin d’établir les leviers dont elle dispose et les vulnérabilités qui sont les siennes. Les vives réactions suscitées par le feu vert donné par Olaf Scholz quant au rachat, par l’armateur chinois Cosco, d’une part de 24,9 % d’un terminal à containers sur le port de Hambourg, suivi du déplacement du chancelier en Chine, accompagné de représentants d’entreprises allemandes, ainsi que l’interdiction du rachat chinois des entreprises allemandes Elmos et ERS, spécialisées dans les semi-conducteurs, montrent une prudence accrue de l’Allemagne face à la Chine. Certains analystes critiquent cependant la poursuite d’un « business as usual » envers la Chine et y voient les limites de la Zeitenwende (4).
La diversification étant à présent le mot d’ordre de l’Allemagne, il convient également de s’intéresser à d’autres partenariats : l’Indopacifique (pour les terres rares, nécessaires pour les batteries ou l’industrie des semi-conducteurs), l’Amérique latine, avec le Chili (pour le lithium et le cuivre), les pays du Mercosur (représentant d’importants débouchés pour l’industrie automobile et pharmaceutique allemande), ou l’Afrique (pour le cobalt, et les partenariats énergétiques). Le désir de l’Allemagne de donner de la chair à la stratégie Global gateway (5) annoncée par la Commission européenne en septembre 2021, en alternative aux nouvelles routes de la soie chinoises, notamment en Afrique, mais aussi dans les Balkans occidentaux, peut être évoqué à ce titre.













