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Taïwan : modéliser « la première bataille de la prochaine guerre »

« Taïwan est la Chine. Taïwan est une question qui doit être résolue par les Chinois… Nous nous réservons la possibilité de prendre toutes les mesures nécessaires. » Par ces mots, Xi Jinping, le président de la République populaire de Chine (RPC), réaffirme une position constante de Beijing depuis la victoire en 1949 des forces communistes sur le Kuomintang, forces nationalistes réfugiées dans l’île de Taïwan. Cette position est expliquée par des Livres blancs et bornée par la loi anti-­sécession de 2005 qui prévoit une intervention automatique de l’Armée populaire de libération (APL/PLA) si Taipei proclame son indépendance.

Taïwan est soit une province rebelle, soit la République de Chine (ROC) pour les quatorze pays qui ne reconnaissent pas la souveraineté de la RPC sur l’île. Mais le principe d’unicité de la Chine est au cœur de l’argumentaire de Beijing, qui combat le discours des autorités actuellement au pouvoir à Taipei célébrant une identité aborigène. Évincé du pouvoir en 2000 et 2020, le Kuomintang s’accorde avec Beijing sur l’unicité de la Chine sans toutefois faire évoluer les perspectives de réunification. Si Washington, tous les pays du G20 et l’écrasante majorité des pays membres de l’Organisation des Nations unies reconnaissent la souveraineté de la RPC sur l’île et le principe de l’unicité de la Chine, les États – Unis maintiennent depuis 1979 une politique d’ambiguïté stratégique pour dissuader la Chine d’attaquer Taïwan tout en décourageant Taipei de prendre des mesures susceptibles d’inciter une telle attaque, comme celle de proclamer son indépendance.

Depuis la crise de 1996 dans le détroit de Taïwan, Washington devient de moins en moins ambigu sur sa volonté de défendre l’île en cas d’emploi de la force par le continent. Le consensus bipartisan doute que la Chine puisse devenir « un membre responsable de la communauté internationale (1) ». La stratégie de défense nationale de l’administration Trump qualifie la Chine de « concurrent stratégique utilisant une économie prédatrice pour intimider ses voisins tout en militarisant des éléments en mer de Chine méridionale (2) ». La stratégie de sécurité nationale de l’administration Biden identifie la Chine comme « le seul concurrent mondial » des États-Unis, « ayant à la fois l’intention de remodeler l’ordre international et la puissance économique, diplomatique, militaire et technologique pour le faire (3) ». Depuis 2020, le Pentagone estime que la Chine pourrait envahir Taïwan : « Aujourd’hui, l’[APL] a atteint ou est sur le point d’atteindre la capacité initiale d’envahir Taïwan – une capacité qui reste en cours de développement, mais que les dirigeants chinois pourraient employer en courant un grand risque – tout en dissuadant, retardant ou déjouant une intervention militaire américaine (4) ».

La progression des forces de l’APL est spectaculaire : 1 000 chasseurs de quatrième génération en service ; une flotte de bâtiments de surface supérieure à la flotte américaine du Pacifique, qui maintient cependant son avantage en nombre de sous – marins nucléaires, tout en étant dépourvue de sous – marins conventionnels que les alliés australiens et japonais n’alignent qu’en petit nombre. Dans la perspective d’un conflit autour de Taïwan, la Chine développe des capacités d’interdiction des approches que les États – Unis qualifient depuis 2003 de capacités A2AD (Anti – Access and Area-Denial). Elle bénéficie de sa profondeur stratégique et de ses multiples bases pour protéger son aviation.

Projet financé par la Fondation Smith Richardson, un wargame sur une invasion de Taïwan par l’APL est joué et rejoué 24 fois par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), un centre de réflexion de Washington (5). L’objectif est d’en tirer des enseignements stratégiques et tactiques (6). Les auteurs rappellent que leur modélisation d’une invasion ne signifie pas que celle – ci est inévitable, que Beijing pourrait aussi choisir l’option du blocus, ou se contenter d’attendre, en laissant passer les célébrations du centenaire de la RPC en 2049, sans réunification. Mais pour beaucoup, la fenêtre pour une invasion est désormais ouverte, Beijing devant ensuite compter deux décennies pour réparer les destructions et assurer sa réintégration dans la communauté internationale (7).

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