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Annus instabilis au Royaume-Uni

Nonobstant ses dorures vieilles de 260 ans, le carrosse britannique a, depuis l’été 2022, subi bien des cahots. Tandis que sur la scène internationale les gouvernements tentent, avec un succès très variable, de tracer la tant attendue voie post Brexit, sur le plan intérieur la crise économique et la colère sociale grondent.

Le Royaume-Uni ne va pas très bien. Certes, le couronnement de Charles III le 6 mai 2023 fut l’occasion de projeter une fois encore l’image d’un royaume puissant par-delà ses frontières, avec la participation volontaire des médias du monde entier — on put ainsi suivre l’événement en direct et en version longue jusque sur les chaînes de radio et de télévision publiques de la République française. La monarchie reste une valeur refuge du soft power britannique. Pourtant, même cet exercice-là fut (marginalement) bousculé par quelques manifestants hostiles à la royauté et le débat sur les méthodes policières à leur encontre qui les suivit (1). Alors que les gouvernements successifs tentent, avec un succès très variable, de tracer la tant attendue voie post Brexit, la crise économique et la colère sociale grondent sur le plan intérieur. Retour sur un an d’instabilité et les questions structurelles (et non résolues) qui l’ont causée.

Derrière l’instabilité politique, la fragilité démocratique

Les trois personnes qui ont occupé le 10, Downing Street au cours de l’année passée — Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak — posent, chacune à leur manière et prises ensemble, des questions fondamentales au modèle politique britannique. Ces trois leaders successifs du parti conservateur incarnent ainsi différentes dérives menaçant les démocraties libérales contemporaines dans différents endroits du globe. Ainsi Boris Johnson est-il un populiste, au sens que lui donne le politiste Cas Mudde (2) : son fonds de commerce est d’opposer le bon peuple à des élites corrompues. Mais plus encore, le cas Johnson semble emblématique d’une forme de populisme très en vogue en ce début de XXIe siècle. D’une part, sa dénonciation des élites se fait au mépris de sa propre position dans l’espace social et politique : Johnson, issu des bancs d’Eton puis d’Oxford, où il a affûté ses armes rhétoriques et ses amitiés politico-industrielles, fait lui-même partie de l’élite. Son populisme est avant tout un discours, un style brut de décoffrage, ce en quoi il ressemble beaucoup à Donald Trump (3). D’autre part, Johnson s’est progressivement enfoncé dans une dénonciation tous azimuts des institutions dans lesquelles il opère, en l’occurrence celles de la démocratie parlementaire.

Les Britanniques avaient donné une majorité absolue aux conservateurs menés par Johnson en 2019 parce qu’il leur avait promis la liberté et la souveraineté, incarnées par le Brexit. Il fut finalement poussé vers la sortie lorsque liberté et souveraineté devinrent pour lui synonymes d’impunité vis-à-vis des règles de confinement sanitaire que son gouvernement avait lui-même fixées, et vis-à-vis de l’exigence élémentaire de vérité dans l’enceinte parlementaire. Sa déclaration en réponse au rapport de la Commission parlementaire qui le fit démissionner de son poste de député a elle aussi des accents trumpiens indéniables : « C’est n’importe quoi. C’est un mensonge. Pour arriver à cette conclusion complètement folle, la commission est obligée de dire un ensemble de choses qui sont visiblement absurdes, ou que les faits contredisent. (4) » C’est donc, avec Johnson, le paradoxe de la tentation populiste que l’on voit s’exercer. Les Britanniques voulaient un Premier ministre qui prenne le contrepied des mécaniques huilées de la diplomatie européenne. Ils voulaient un taureau, un trublion, un Trump qui aurait fait ses classes. Ils l’ont eu. Pendant un temps, le système Johnson a fonctionné. Ne pas céder, ne pas admettre ses erreurs, quitte à omettre, quitte à mentir. Il a fini par craquer. In fine, la transparence démocratique et le contrôle parlementaire l’ont emporté, non sans avoir été sérieusement éprouvés.

Après Johnson vint Liz Truss et son budget du 23 septembre 2022, incarnant cette fois non plus la tentation populiste mais les excès d’une politique économique indexée sur les exigences du capitalisme financier. Élue suite à la démission de son collègue, par les membres de leur parti, c’est par la voix de Kwasi Kwarteng, son ministre des Finances, que son programme fut déroulé : suppression de la tranche d’impôts sur les revenus au-delà de 150 000 livres sterling (£), annulation de la hausse de l’impôt sur les sociétés, suppression de l’écotaxe sur les factures d’énergie, entre autres (5). Mais très vite, les marchés financiers s’inquiétèrent que cette perte de revenus pour le trésor public ne fût pas compensée ailleurs. Les marchés refusèrent de prêter sans assurer leurs arrières, et ripostèrent en provoquant une hausse immédiate des taux d’intérêts, et une spéculation agressive contre la livre sterling. Le pari d’attirer les investisseurs en baissant les impôts et ainsi de booster la croissance qui aurait fini par ruisseler, fut pour le moins raté. Devant cette pression, Truss, à son tour, finit par céder. Il fut décidé qu’elle serait remplacée en quelques jours, afin de ne pas risquer de perdre à nouveau la confiance des marchés. Il n’y aurait pas d’élections législatives, et seulement une nomination interne au parti conservateur, car il ne fallait pas traîner : ce fut par l’anticipation de la spéculation financière que le processus politique fut dicté. L’État de droit s’est incliné devant la loi du marché. Avec Truss, c’est la sujétion de la politique au financier qui s’est manifestée.

Sunak, enfin, entra à Downing Street le 25 octobre 2022, et tente depuis à sa manière de revenir à une forme de normalité. Parmi les cinq priorités qu’il s’est données, trois concernent l’économie dans son ensemble (arrêter l’inflation, diminuer la dette, booster la croissance), une le service de santé (résorber les retards de prise en charge), et une l’immigration (empêcher l’immigration clandestine ou, plus trivialement, stopping the boats). Ces priorités reflètent bien l’ampleur des difficultés économiques du pays d’une part, et son repli nationaliste d’autre part. Sunak s’inscrit en cela dans la lignée de ses prédécesseurs : ces dix dernières années, le Royaume-Uni a déployé une politique migratoire extrêmement répressive. La tendance fut initiée dans les années 2010 sous Theresa May, alors ministre de l’Intérieur de David Cameron, qui déclara sans ambages vouloir développer un « environnement hostile » aux immigrés, à grands renforts de lois et de propagande. La loi Immigration Act de 2014 conditionne ainsi l’accès au logement et à la santé au statut migratoire, tandis qu’on vit à l’été 2013 de très officielles camionnettes portant l’inscription « Go Home  » parcourir les rues de Londres avec l’objectif de susciter des départs volontaires. Certains de ces dispositifs polémiques, comme le programme d’expulsion des demandeurs d’asile arrivés clandestinement en Angleterre vers le Rwanda, finalement retoqué par une cour d’appel britannique le 29 juin 2023 (6), vont même à l’encontre du droit international. Le Royaume-Uni de Sunak s’enfonce donc dans cette tendance, véritablement insulaire : non seulement le pays a quitté l’Union européenne, mais il s’efforce d’ériger autour de lui des forteresses tant matérielles que symboliques, à l’encontre de sa tradition centenaire de terre d’accueil et d’asile.

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