Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Quelle souveraineté énergétique pour la France ?

Quelle est la stratégie énergétique de la France et dans quelle mesure la guerre en Ukraine a-t-elle eu un effet sur cette stratégie ?

C.-A. Paillard : Il existe un tronc commun aux différentes stratégies qui ont été menées en la matière depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est d’abord la volonté de vouloir rendre la France non pas indépendante d’un point de vue énergétique mais de la rendre autonome, la véritable indépendance énergétique n’existant pas véritablement.

La France est un pays qui a donc essayé, durant cette longue période, de se doter de l’outil d’industrie nucléaire civile. Un enjeu qui a connu une accélération après les chocs pétroliers de 1973 et de 1979. Au-delà de la volonté de se doter de l’arme nucléaire, le but était de permettre à la France d’accéder à une industrie énergétique, certes coûteuse au départ en termes d’investissement, mais qui sur le long terme serait amortie et permettrait à la France de disposer d’une autonomie énergétique dans le domaine électrique.

Cette volonté demeure encore aujourd’hui, comme nous avons pu le voir avec la décision du gouvernement français de lancer la construction de six nouveaux réacteurs pressurisés européens (EPR), même si elle a connu une parenthèse sous le mandat de François Hollande (2012-2017) et durant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron (2017-2022). Mais, aujourd’hui, la politique française revient à son axe traditionnel qui est la recherche de l’autonomie énergétique. Bien évidemment, tout cela a été favorisé par les conséquences de la guerre en Ukraine.

Dans les autres secteurs énergétiques, c’est un peu plus compliqué car si la France a essayé pendant des décennies de se doter d’outils industriels en garantissant la construction d’un parc énergétique moderne, efficace et autonome — via notamment des groupes comme Total, Alstom, GDF (devenue Engie) ou EDF —, la politique française n’est aujourd’hui pas toujours très nette en raison des enjeux liés aux questions environnementales ou d’émissions de gaz à effet de serre qui viennent perturber la donne depuis 2012.

Aujourd’hui, la politique française en matière de sécurité énergétique n’est pas toujours très claire, la guerre en Ukraine a poussé la France à redéfinir les bases de ce que doit être la politique française en matière de sécurité énergétique, mais la problématique environnementale et l’importance médiatique des mouvements environnementalistes font que le pouvoir politique est obligé de faire preuve de prudence pour élaborer sa nouvelle stratégie de sécurité énergétique.

Un récent rapport parlementaire publié en mars 2023 (1) est venu pointer six grandes erreurs énergétiques françaises (voir encadré p. 22). Quel est concrètement l’état de dépendance énergétique du pays aujourd’hui  ?

Ce rapport visait avant tout à pointer ce qui s’est passé au sein de la filière électronucléaire. Ce fut un travail compliqué qui a permis de mettre en valeur un certain nombre de dérives politiques — notamment de la part de Dominique Voynet ou de Ségolène Royal — et dont les premières sont apparues à l’époque de Lionel Jospin. Des décisions parfois absurdes ont été prises, avec une forte connotation politique, comme l’annonce de l’abandon de la centrale nucléaire de Fessenheim en 2012 ou l’abandon de la filière Superphénix en 1997 et la fermeture, par la France elle-même, de portes qui auraient pu procurer au pays une plus grande indépendance énergétique — ce que certains ont pu qualifier de véritable sabotage en règle de la filière électronucléaire française.

La principale difficulté à laquelle fait face la classe politique aujourd’hui est que l’énergie est un sujet à la fois polémique et politique dans le mauvais sens du terme. La difficulté qui a été pointée par ce rapport parlementaire est que si nous n’avons pas d’énergie abondante et bon marché, quelle qu’en soit la source, la France sera très rapidement confrontée à des problématiques structurelles massives et au fait que la population ne pourra plus payer ses factures d’électricité ou d’essence.

Pour revenir à l’état actuel de dépendance du pays, il est avant tout soumis à de multiples facteurs comme les prix ou l’état de l’offre et de la demande. En matière d’électricité, lorsque toutes les centrales nucléaires sont en fonctionnement, la France est totalement autonome et peut même être, comme elle l’était il y a quelques années, un pays exportateur. La difficulté est que nos réacteurs vieillissent et, lorsque certains d’entre eux sont en « grand carénage », il manque une partie de la production sur le marché. D’où les récentes importations électriques de la France (2). En parallèle, la France n’est pas du tout autonome sur le plan gazier et pétrolier — le pays n’en produisant quasiment pas — et est totalement dépendante de l’extérieur. Enfin, concernant les énergies renouvelables, la forte désindustrialisation de la France des vingt dernières années a contraint le pays à importer des technologies étrangères, chinoises en particulier, comme les panneaux solaires ou certains éléments pour les éoliennes.

Au final, la situation n’est pas très favorable et la France se trouve dans une situation de fragilité assez grande.

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