Alors que le pétrole et le gaz constituent l’épine dorsale de l’économie russe, l’Europe pensait, via ses sanctions, porter un coup important à Moscou du fait de sa position de principal client énergétique de la Russie. Néanmoins, trois ans après le début de la guerre, force est de constater que les sanctions occidentales ne sont pas si efficaces et que l’Europe continue de jouer un rôle central dans le secteur énergétique russe.
En 2021, les hydrocarbures représentaient jusqu’à 45 % du budget russe et plus de 60 % des exportations du pays. Faisant partie des trois principaux producteurs de pétrole au monde, avec l’Arabie saoudite et les États-Unis, la Russie a produit 10,5 millions de barils de brut par jour (bpj), soit 14 % de l’offre mondiale. Elle a exporté 45 % de cette production, soit 4,7 millions de barils par jour (mbpj), dont 2,4 mbpj vers l’Europe (principalement par l’oléoduc Droujba) et 1,6 mbpj vers la Chine (principalement par l’oléoduc ESPO) (1)(2). En outre, 10 millions de tonnes par an de pétrole russe ont été exportées vers la Chine via le Kazakhstan par l’oléoduc Atasu-Alashankou (3). Les exportations de pétrole vers l’Inde sont restées pratiquement nulles.
Sanctions : quels effets sur les exportations de pétrole russe ?
Un an après l’entrée en vigueur, en décembre 2022, des sanctions occidentales sur le pétrole russe transporté par voie maritime, 70 % des exportations de pétrole russe étaient destinées à la Chine et à l’Inde, et seulement 20 % allaient directement vers l’Europe (via l’oléoduc Droujba) (4)(5). Si le Conseil européen affirme que les sanctions pétrolières ont effectivement interdit 90 % des exportations de pétrole russe vers l’UE (par voie maritime), il faut toutefois remarquer que, étant donné que la place de la Russie dans le bouquet énergétique de la Chine et de l’Inde n’a changé que de façon marginale, nous pouvons en conclure que la plupart de ces exportations vers l’Asie ont en fait été réorientées vers l’Europe (6).
En effet, la réorientation des exportations de pétrole vers l’Europe via l’Asie est un moyen d’éviter l’embargo sur le pétrole décrété par les pays de l’UE et se pratique de plusieurs manières : le pétrole peut être mélangé à un pétrole local et revendu sur le marché européen, versé en haute mer dans un pétrolier battant pavillon non russe ou revendu par le biais d’intermédiaires (négociants). Après que les propriétaires de pétroliers et les assureurs européens ont été soumis à des sanctions pour avoir travaillé avec des clients russes, les exportateurs de pétrole russes ont acheté leur propre flotte de pétroliers à partir de navires déclassés, trop vieux pour être utilisés par des sociétés occidentales, et les assureurs européens ont été remplacés par des assureurs chinois ou russes pour les couvrir (7). Lorsque les grandes sociétés de négoce ont considéré que les échanges de pétrole russe étaient trop toxiques en 2022, une nouvelle série de sociétés de négoce spécialisées dans le pétrole russe et soupçonnées d’appartenir à ces mêmes sociétés a vu le jour (8). Comme les transactions se sont déplacées vers une flotte et une zone de commerce fantômes, on ne sait toujours pas à quel prix moyen le pétrole russe a été vendu aux clients asiatiques. Alors que les marchés vendent l’Oural russe au rabais et que la logique voudrait que ni la Chine ni l’Inde n’achètent du pétrole russe à un prix supérieur au plafond imposé par les sanctions, il n’y a aucun moyen de le vérifier.
Gaz naturel : sanctions ou pas sanctions ?
La situation est différente pour le gaz naturel. Premier détenteur mondial de réserves de gaz et premier exportateur de gaz naturel avant la guerre (210 milliards de mètres cubes par an pour les seules exportations par gazoduc en 2021), la Russie a vu ses exportations par gazoduc vers l’Europe chuter de 180 milliards de mètres cubes par an en 2019 à 28,3 milliards de mètres cubes par an en 2023, alors que la part russe des importations de gaz naturel de l’UE est passée de 45 % à 15 % entre 2021 et 2023.
Les exportations russes de gaz par gazoduc n’ont jamais été sanctionnées, et leur effondrement presque immédiat en 2022 a résulté de la décision unilatérale de la Russie de réduire les exportations vers l’Allemagne au printemps 2022, en invoquant des difficultés techniques et des problèmes de maintenance, suivis d’explosions des gazoducs Nord Stream. Cette décision est la même que celle prise par la Russie à maintes reprises auparavant : utiliser l’énergie comme levier pour exercer une pression politique sur l’Europe. Cette fois-ci, Moscou a cherché à faire pression sur l’Allemagne afin qu’elle lance le gazoduc Nord Stream 2 malgré la guerre, pour qu’elle ne soutienne pas politiquement et militairement l’Ukraine et qu’elle annule les sanctions européennes. Pour faire passer un message visuel, début septembre 2022, Gazprom a publié une vidéo montrant des capitales européennes couvertes de neige et de glace, tandis qu’une chanson aiguë racontait la vision de Moscou selon laquelle l’Europe allait geler solidement cet hiver-là sans le gaz russe.














