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L’énergie russe après trois ans de guerre

Au lieu de cela, l’hiver s’est avéré être le plus chaud jamais enregistré, avec de la neige difficile à trouver non seulement dans les capitales européennes mais aussi dans les Alpes. La part du gaz russe dans la demande européenne de gaz naturel est passée de 40 % au début de 2022 à 10 % à la fin de l’année. Pourtant, la Russie a tiré 93 milliards d’euros de ses ventes à l’UE, soit un quart de la facture totale de gaz européen (9), alors même que Gazprom a vu ses bénéfices réduits de 80 %. À partir de 2024, la Russie exportera moins de 30 milliards de mètres cubes par an par gazoduc vers l’Europe, principalement vers les pays d’Europe centrale qui continuent d’importer la majeure partie de leur gaz naturel de Russie. Les acheteurs européens qui avaient la possibilité de remplacer le gaz russe par du GNL ont diversifié leurs approvisionnements en se fournissant aux États-Unis, au Qatar et en Norvège. Toutefois, l’absence de sanctions a permis à la Russie d’augmenter de moitié ses propres exportations de GNL vers l’Europe en 2023 et de dépasser les États-Unis en tant que principal exportateur de GNL vers l’Europe au premier semestre 2024 (10).

La croissance des exportations russes de GNL n’est pas une évolution conjoncturelle en réaction à la perte du marché européen, mais le résultat d’une stratégie à long terme que la Russie a fixée dans sa doctrine et politique énergétiques il y a des années, visant à devenir un leader mondial des exportations de GNL. C’est aussi le résultat de trois projets d’exploration et de production de GNL, Yamal LNG et Arctic LNG, qui se poursuivent depuis 2014, bien que le développement d’Arctic LNG 2 ait été retardé en raison des nouvelles sanctions occidentales restreignant la vente et la production de méthaniers pour la Russie (11).

Les sanctions occidentales contre le gaz russe restent peu nombreuses et peu efficaces. Les exportations de gaz par gazoduc vers l’Europe, contrôlées par Gazprom, restent à l’abri de ces sanctions, et c’est une combinaison des forces du marché et de sa propre imprudence qui a poussé la Russie en dehors du marché de l’UE. Le dernier train de sanctions a touché la sphère du GNL, quoique timidement, en interdisant le transbordement de GNL russe dans les ports européens (12). Mais compte tenu de son expérience à contourner les sanctions pétrolières avec une flotte fantôme de pétroliers, il n’est pas surprenant que l’industrie russe du GNL ait déjà commencé à mettre en place une nouvelle « flotte fantôme », cette fois-ci pour les méthaniers (13). Les véritables sanctions, à savoir le refus total des importations de pétrole et de gaz russes, restent hors de portée de l’UE, qui dépend des importations d’énergie russe, même si c’est dans une moindre mesure qu’avant la guerre.

Les limites des exportations de gaz naturel russe vers l’Asie

Face aux sanctions pétrolières, la Russie a réorienté dès 2022 ses exportations de pétrole de l’Europe vers l’Asie. Mais l’Asie n’a pas pu remplacer l’Europe comme première destination du gaz naturel russe, principalement en raison des restrictions imposées par l’infrastructure. Les exportations russes de gaz par gazoduc sont limitées par le gazoduc Power of Siberia, dont la capacité d’exportation maximale est de 38 milliards de mètres cubes par an (aujourd’hui sous-utilisée), et les tentatives russes pour convaincre la Chine de construire un deuxième gazoduc, qui permettrait d’exporter le gaz naturel de la péninsule de Yamal, sont restées vaines jusqu’à présent. L’augmentation de la capacité utilisée par Power of Siberia a permis d’accroitre les importations chinoises de gazoducs en provenance de Russie de 43 % en 2023 par rapport à l’année précédente, tandis que les importations de GNL ont augmenté de 46 % au cours de la même période, plaçant la Russie au troisième rang derrière le Turkménistan et l’Australie en termes de volumes d’importations totales de gaz naturel vers la Chine : 10 % par gazoducs et 6 % par GNL (14).

L’importance des revenus du gaz naturel pour le budget russe

Les exportations de gaz naturel ont joué un rôle beaucoup moins important dans le budget russe que les exportations de pétrole. Ainsi, sur les 45 % du budget russe provenant des ventes de pétrole et de gaz naturel, le pétrole et les produits raffinés représentent 85 % du total, tandis que les exportations de gaz naturel représentent environ 15 %. En outre, l’impact des bénéfices tirés du GNL sur le budget russe est sans commune mesure avec les bénéfices tirés du gaz naturel exporté vers l’Europe par gazoduc, car les trois principaux projets GNL en Russie (Yamal LNG, Arctic LNG et Arctic LNG 2) sont contrôlés par la société privée russe Novatek, par trois sociétés chinoises (CNPC, CNOOC et Silk Road Fund), par un partenariat entre les entreprises japonaises Mitsui et Jogme, ainsi que par la société française Total. Ces investisseurs recevraient à leur tour les bénéfices de l’exportation, alors que les taxes sur ces projets sont limitées pour plusieurs années à venir (15).

Sanctions : quel impact sur l’économie russe ?

L’effet immédiat des sanctions sur l’économie russe en 2023 a été résumé par le ministère russe des Finances, qui a indiqué en mai de cette année-là que les recettes pétrolières et gazières du budget du premier trimestre avaient chuté de 52 % par rapport à la période 2022 (16). Dans le même temps, les dépenses du budget militaire ont augmenté de près de 60 % en 2023 par rapport à 2022, ce qui a entrainé un déficit public de 25 milliards de dollars au début du mois de février 2023 (17). Le rouble s’est redressé avec une dépréciation en aout 2023. En raison de la réorientation des exportations de pétrole vers la Chine et l’Inde, le déficit commercial avec ces pays s’est creusé, tandis que la conversion des paiements en monnaie locale en dollars reste un défi en raison des sanctions financières imposées à la Russie (18).

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