Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Les Big Tech remodèlent-elles la vie politique américaine ?

Justement, comment cette « droite tech » se positionne-t-elle vis-à-vis du wokisme ?

Revenons d’abord sur le cas de Sam Altman, qui était pressenti comme le poulain d’Elon Musk et de Peter Thiel en 2015, au moment de la création d’OpenAI. Il existe en réalité, entre ces personnalités, de grandes divergences et une concurrence presque interpersonnelle. En effet, Musk va très vite accuser Altman et OpenAI d’être un outil de propagation des idées woke. Le dirigeant de X (ex-Twitter) a alors annoncé le lancement de sa propre IA générative, Grok (8), qui est d’après lui une IA anti-woke. Quand l’IA de Google, Gemini, va générer une image d’un officier ethnicisé de la Seconde Guerre mondiale (9), ne reflétant pas la réalité historique, Sergey Brin, cofondateur de Google, a pris la parole pour s’excuser publiquement, avant de confesser en coulisse que Gemini génère des images d’extrême gauche. Il existe donc bel et bien une tension sur la question woke qui cristallise les tensions entre ces acteurs. Et cette question, ce n’est que la partie visible de l’iceberg, car ce qui est réellement intéressant à comprendre c’est la partie non visible, c’est-à-dire les motivations des acteurs.

Quelles sont alors les motivations politiques des Big Tech ?

En 2016, nous avons pu observer quelques acteurs apporter leur soutien à Hillary Clinton, tandis que certains, comme Thiel, finançaient la campagne de Donald Trump (10). Musk, qui se positionnait d’abord dans le camp des démocrates, a soudainement basculé dans le parti des pro-Trump. Derrière ces alternances politiques, ce qui est en train de se jouer est beaucoup plus structurel que ce qu’il y parait.

Dans les années 1960, la Silicon Valley s’est initialement construite dans un mouvement de contreculture autour de Stanford. Cette contreculture s’inscrit alors dans un contexte où la surreprésentation des hommes blancs était probante, et où la contreculture hippie était à son apogée. C’est à partir de cette époque que la Silicon Valley va monter en puissance et devenir une force de financement public et militaire et constituer un hub de l’innovation.

Faire partie de la contreculture fait donc partie de son ADN. Dès lors, puisque ces dirigeants estiment que la culture dominante serait désormais devenue une culture « gaucho » permissive accusant la polarisation des ultrariches et des ultrapauvres, une culture qui serait en train de générer la décadence des États-Unis, ils construisent alors à leur tour une contreculture, qui est anti-woke.

On retrouve ici l’idée d’une bataille culturelle à la Gramsci. Ainsi, à toutes les occasions, que ce soit lors de prises de parole politiques, de conférences, d’interviews, ils donnent des éléments de pensée et distillent leurs convictions politiques qui vont devenir au fur et à mesure la norme. C’est avec cette banalisation à coup de tweets intempestifs et de talks, relayés massivement dans les médias, que l’on assiste à une bataille culturelle, qui est cette fois-ci ultraconservatrice et néoréactionnaire.

Par ailleurs, comme évoqué précédemment, l’État américain n’est pas du tout inactif face aux Big Tech et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces entreprises sont motivées par la défense d’une sorte de statu quo. Car aujourd’hui, dans l’administration américaine, toutes couleurs confondues, il y a une volonté de l’État américain de coopérer avec ces acteurs des Big Tech qui sont ainsi paradoxalement les premiers à en profiter. Leur vision libertarienne, se positionnant contre l’État qui impose trop d’entraves à l’innovation et au progrès technique, devient très vite ambiguë. L’État est en effet leur principal client, les commandes publiques de l’administration américaine, notamment dans le champ de la défense et du régalien, sont aujourd’hui très importantes et en croissance pour SpaceX, Microsoft, Amazon, Palantir, Anduril, et d’autres…

Les 29 et 30 avril 2024, à Vienne, a eu lieu la conférence « L’humanité à la croisée des chemins : les armes autonomes et le défi de la régulation », dont l’objectif était de discuter des possibilités d’avenir sur ce sujet complexe, notamment en matière de définition même de l’autonomie des armes, avec la mise en place de guidelines… Mais Anduril, par exemple, qui signe des contrats importants avec le département de la Défense américain (DoD) et qui intervient déjà sur le champ de bataille notamment en Ukraine, s’est positionné contre l’interdiction des armes autonomes. Il existe donc une relation ambivalente entre régulation et liens de coopération avec de nombreuses agences fédérales américaines, notamment dans le secteur de la défense.

Les Big Tech ne forment donc pas un ensemble idéologique et politique homogène ?

Les Big Tech ne peuvent pas être essentialisées sur le champ idéologique ou politique, c’est fondamental, comme on l’a vu. Mais c’est aussi intéressant de comprendre les dynamiques internes au sein de ces entreprises. Lorsque l’on parle de contre-bataille culturelle, les collaborateurs de ces géants technologiques, notamment chez Google ou Facebook, peuvent être en dissonance totale avec la vision de leurs patrons.

À propos de l'auteur

Asma Mhalla

Politologue spécialiste de géopolitique de la tech, chercheure associée au Laboratoire d’anthropologie politique de l’EHESS/CNRS, enseignante à Sciences Po et Polytechnique et auteure de l’essai Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats (Seuil, 2024).

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