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De l’évolution du débat stratégique russe

Il ne faut bien sûr pas omettre le contexte et les objectifs de ces annonces, qui deviennent en soi une mesure de dissuasion visant à contraindre les Occidentaux à ne pas augmenter leur implication en Ukraine, voire à la baisser, et à isoler Kyiv. Dans le même temps, s’ils sont confirmés, ces changements peuvent être analysés comme un abaissement du seuil d’emploi, fruit d’une évolution beaucoup plus profonde, liée à l’évolution jugée défavorable à la Russie des deux paramètres cités plus haut, et qui a des implications à plus long terme, au-delà de l’Ukraine.

Les échecs essuyés par la Russie depuis le 24 février 2022 tendent à montrer que le seuil d’emploi reste relativement haut dans le cadre de la guerre en Ukraine. Les circonstances qui pousseraient Moscou à envisager réellement l’emploi de l’arme nucléaire seraient extrêmes et, à ce stade, peu probables : le Kremlin devrait percevoir ses capacités conventionnelles comme étant trop faibles face à des Ukrainiens plus forts, et juger la détermination et la solidarité occidentales fragiles ; parallèlement, l’Ukraine serait en passe de s’emparer de territoires symboliquement importants, comme la Crimée, ou bien ses incursions armées en territoire russe deviendraient incontrôlables pour Moscou. Avant de procéder à des frappes, la Russie qui, depuis 1993, a progressivement élargi la dissuasion nucléaire aux guerres conventionnelles et envisagé la possibilité d’un emploi en premier pour empêcher une telle guerre ou dissuader l’adversaire de la continuer (deèskalaciâ) – y compris dès le début du conflit – prendrait des mesures de dissuasion fortes. Sans effets, ces mesures se traduiraient probablement par une ou des frappes nucléaires limitées et progressives sur le théâtre (d’abord démonstratives puis visant un objectif opérationnel), y compris des frappes de « contre-­valeur » en Occident si ce dernier s’était directement, physiquement impliqué dans ces succès ukrainiens. L’armée russe n’a pas développé d’attitudes rigides à l’égard des armes tactiques et tactico-­opérationnelles (ou « non stratégiques »), et a plutôt pensé l’articulation et l’harmonie de tout l’arsenal nucléaire dans le cadre d’une « dissuasion nucléaire régionale ».

Propos recueillis par Joseph Henrotin, le 3 octobre 2024.

Légende de la photo en première page : Le contournement armé ne peut exclure la nature propre de la guerre, affrontement de volontés qui ne peut que tendre à la violence. (© Evgeniyqw/Shutterstock) 

Article paru dans la revue DSI n°174, « Israël contre l’Iran (et ses proxys) : la confrontation », Novembre-Décembre 2024.
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