Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Le dessalement : technologie au potentiel illimité et vecteur de puissance ?

Le changement climatique comme moteur de développement

Au-delà de la menace sécuritaire, c’est une autre forme de risque qui pousse les États à accélérer leur mutation vers le dessalement : celle des évènements climatiques extrêmes caractérisés par les sécheresses et les canicules de longue durée, nées du changement climatique.

Confrontée à l’aridité, l’Espagne a pris ce chemin en devenant le premier pays d’Europe en termes de capacités installées et le cinquième au monde. Avec près de 70 stations de dessalement marin, sur plus de 700 que compte le pays, l’Espagne dessale chaque jour cinq millions de mètres cubes d’eau de mer.

La plus emblématique de ces usines est celle qui alimente en eau la région de Barcelone avec 200 000 m³ par jour, ce qui en fait la plus importante à l’échelle européenne. Construite après la sécheresse qui a frappé la Catalogne en 2008, et opérée par Aguas de Barcelona, désormais entité du groupe Veolia, elle est devenue une artère vitale pour l’alimentation en eau de 4,5 millions d’habitants. Cet ancrage du dessalement en Ibérie a induit un fort développement commercial des entreprises espagnoles en Méditerranée, au Moyen-Orient et en Asie. C’est ainsi une entreprise espagnole, Abengoa, qui a été choisie pour répondre aux premières demandes chinoises en matière de dessalement.

La Chine a fait de la ville portuaire de Qingdao, située dans la province côtière du Shandong, son champ d’expérimentation en matière de dessalement, avec un objectif de production doublé à trois millions de mètres cubes par jour à horizon 2030. À compter de 2013, la municipalité a ainsi accueilli la première usine d’osmose inverse du pays, construite par Abengoa pour une capacité de 100 000 m³/j, permettant d’alimenter en eau domestique 500 000 résidents et de répondre aux usages industriels locaux. Depuis cette entrée en exploitation, la production d’eau dessalée à Qingdao a été multipliée par trois, et celle-ci s’étend désormais à d’autres villes côtières chinoises comme Tianjin qui accueille dorénavant une station de 200 000 m³/j construite par la société israélienne IDE Technologies.

Entreprises espagnoles, israéliennes, mais également françaises avec Suez et Veolia, se positionnent dans un contexte de compétition économique aiguë car, sur le modèle des entreprises coréennes très compétentes en matière de dessalement thermique, les entreprises chinoises s’affirment déjà sur la scène internationale dans le dessalement membranaire, avec Energy China ou Shandong Electric Power Construction Corp. (SEPCO), filiale de Power China. Toutes visent à saisir les multiples opportunités de marché qui se présentent.

Face aux conséquences du changement climatique, il est manifeste qu’un recours extensif au dessalement s’affirme en Asie du Sud-Est, se renforce au Moyen-Orient avec des pays comme la Jordanie, qui le souhaite ardemment, et s’accentue en Méditerranée.

Dans la seule zone méditerranéenne, il est estimé que, d’ici 2030, la capacité de dessalement pourrait atteindre 30 à 40 millions de m³/j (6). Déjà Malte en dépend à 100 % pour son alimentation en eau. De son côté, le Maroc en a fait l’un de ses axes stratégiques pour répondre à son insécurité hydrique. Avec déjà 15 stations, correspondant à une capacité de production de 192 millions de m3/an, 16 nouvelles usines devraient voir le jour d’ici à 2030, dont celle de Casablanca. La première pierre en a été posée par le prince héritier Moulay el-Hassan, le 10 juin dernier, et en fera la plus importante d’Afrique. La première tranche, prévue pour être opérationnelle fin 2026, fournira 548 000 m³ d’eau traitée par jour. La seconde phase, prévue pour mi-2028, est attendue pour porter cette capacité à 822 000 m³/j.

Aussi, pour répondre à l’insécurité hydrique et à une raréfaction des ressources en eau née du changement climatique, les perspectives du dessalement semblent-elles illimitées, sachant que 40 % de la population mondiale réside à moins de 100 kilomètres de la mer, et 25 % à moins de 25 kilomètres.

À propos de l'auteur

Franck Galland

Spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau, et directeur du Environmental Emergency & Security Services — (ES)², cabinet d’ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine. Chercheur associé à Fondation pour la recherche stratégique, son dernier ouvrage, paru en mars 2021 chez Robert Laffont, est intitulé Guerre et eau : l’eau enjeu stratégique des conflits modernes.

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