Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

GAFAM et démocraties libérales : quel rapport de forces ?

Depuis la victoire de Donald Trump aux États-Unis en novembre 2024, jamais un dirigeant d’un réseau social n’avait été aussi proche du pouvoir. La nomination du milliardaire Elon Musk, propriétaire de X (ex-Twitter), au sein de l’administration américaine augure-t-elle de nouvelles règles du jeu entre les États démocratiques et les GAFAM ?

L’enthousiasme initial pour le « potentiel démocratisant » des réseaux sociaux, suscité par des mouvements populaires tels que les printemps arabes ou Occupy Wall Street, ne cesse de s’estomper. Ce changement de paradigme, catalysé par le Brexit et les scandales entourant les élections américaines de 2016, a révélé au grand jour les aspects les plus obscurs des géants du numérique, présentés comme des acteurs se soustrayant à leurs responsabilités pour préserver leurs intérêts privés, au détriment de la démocratie.

Étant donné l›influence prépondérante des réseaux sociaux sur la sphère politique et les délibérations démocratiques, il est de plus en plus difficile pour les grandes entreprises du numérique de se présenter comme de simples intermédiaires. Leur fonction sociale, désormais reconnue, inquiète. Car en tant qu›entités privées, leur implication s›inscrit davantage dans une logique commerciale que dans la satisfaction des conditions nécessaires à la démocratie, comme la pluralité médiatique ou la liberté d’expression de tous et chacun.

Si les données empiriques montrent que la prévalence des chambres d’échos a été exagérée, le paysage médiatique permettant à une majorité d’usagers de se confronter à une variété de sources d’information, toujours est-il qu’en régulant les modes de diffusion des contenus, les réseaux sociaux interviennent directement dans le façonnement de l’opinion publique (1). Leur gouvernance algorithmique, qui contrôle la visibilité et la portée des contenus, répond aux impératifs de l’économie de l’attention, favorisant ainsi les contenus controversés, incendiaires et émotionnels (2) au détriment de la distribution d’une multiplicité de perspectives et de la mise en valeur de contenus plus nuancés. L’opacité des algorithmes contribue également à l’hypervisibilisation d’opinions qui ont peu de traction réelle, mais qui semblent omniprésentes dans les espaces de discussion numériques, donnant ainsi aux usagers une fausse impression de conformité.

Au-delà de la distribution algorithmique des contenus, la menace de la désinformation, considérée comme « le principal enjeu de la communication politique de notre ère » (3), a été sur toutes les lèvres en 2024, l’année la plus riche en élections autour du monde. Si ses impacts concrets sont toujours débattus (4), sa prolifération sur les plateformes en ligne (facilitée, entre autres, par le microciblage, qui permet d’atteindre des audiences précises avec des messages conçus sur-mesure) contrevient à une participation démocratique saine, dans laquelle les citoyens peuvent développer des préférences et des opinions correctement informées. Non contents de disséminer des narratifs trompeurs, les agents d’influence ou de désinformation cherchent également à semer la méfiance envers les gatekeepers traditionnels de l’information, comme les médias ou les institutions scientifiques, appuyant de surcroit le « cynisme épistémique » (5) prévalent sur les plateformes.

Finalement, l’anonymisation et la pseudonymisation offerte par les plateformes représentent également des obstacles à la saine délibération dans la sphère publique numérique, dans la mesure où elles permettent une communication manipulatrice. En effet, la fausse représentation, par le biais de bots ou de faux comptes, empêche les usagers d’examiner les intérêts et les biais des émetteurs, créant des opportunités de communication stratégique et trompeuse (6), notamment par des agents d’influence ou de désinformation. Cet anonymat facilite également la dissémination des discours haineux qui, en empoisonnant le discours civique, compromettent la liberté d’expression et l’engagement politique des minorités.

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