L’espionnage industriel et la guerre économique ne datent pas d’aujourd’hui, comme le démontre l’affaire des miroirs de Venise au cours de laquelle le Royaume de France mettra fin à la suprématie miroitière de la Sérénissime, et qui marque un tournant dans l’histoire d’un matériau fascinant, le verre, dont on dit qu’il est le résultat de la combinaison de trois éléments : le sable, le feu et le génie de l’homme.
Dès son arrivée en France, Catherine de Médicis a fait installer dans ses appartements un cabinet de miroirs dont les murs sont recouverts de cent grands miroirs de Venise. Ce sont des objets de luxe. En effet, à l’époque, pour se regarder, on ne dispose guère que de petits miroirs de poche. Seuls les puissants ont les moyens d’acheter un miroir grand format (haut d’un bras, soit 70 cm de haut), dont Venise détient le secret de fabrication et le monopole.
Pour resserrer les liens entre la France et la République sérénissime, Henri III, nouveau roi de France, part de Pologne pour se rendre à Venise en juin 1574. Arnaud du Ferrier, ambassadeur de France, écrit au souverain : « Il n’y a aujourd’hui ni homme ni femme de toute condition que ce soit, qui ne s’étudie à vous honorer… Les octogénaires et les centenaires craignent de mourir avant de vous voir. » Giacomo Contarini est nommé deputato aux décors et aux mises en scène. Les festivités vont durer une vingtaine de jours, tant sur terre que sur l’eau. Présents aux cérémonies nautiques, les voiliers brigantins des corporations. Parmi ceux-ci, celui de la corporation des verriers de Murano. Ils ont construit une tour pyramidale de miroirs, animée d’un mouvement de rotation et reflétant les rayons du soleil. Le mardi 20 juillet, à la nuit tombée, devant le palais Foscari où séjourne Henri III, fonctionne un four installé sur un radeau retenu par une barge. Devant ce four opère un verrier qui fabrique des vases et des carafes. Le soir, devant chaque fenêtre de Venise brûle une lampe à huile. Le samedi 24 juillet, Henri III est à l’Arsenal. Il assiste à l’assemblage rapide d’une galère à partir d’éléments préfabriqués.
Au cours de ces fêtes, élégantes et commerçantes, Venise s’est montrée sous le meilleur jour. En fait, c’est une puissance en déclin. La découverte de l’Amérique a orienté une partie du commerce vers l’Ouest de l’Europe. Des routes maritimes contournent l’Afrique. En Méditerranée, les Turcs conquièrent ou menacent les possessions de Venise. La République compte sur ses institutions, le loyalisme de ses citoyens, les capacités de ses agriculteurs en Terre Ferme, les intelligences de son université de Padoue et sur les talents de ses artisans, de ses marins et de ses marchands.
Comment les Vénitiens sont-ils parvenus à fabriquer ces grands miroirs ?
Le verre a été inventé du côté de la Mésopotamie et de la Phénicie. Ingrédients : du sable, de la soude, du feu et de l’intelligence humaine. Les Romains produisent de la vaisselle multicolore, des plaques circulaires (rui) qui, réunies par des armatures de plomb, deviendront des vitrages. En liaison avec l’Orient, Venise monte des ateliers. En 1292, pour éviter des incendies en ville, ils sont établis dans l’ile de Murano. On y fabrique des vases, des bouteilles, des verres, des perles, des sabliers, des alambics, des candélabres, des tubes, des lentilles pour bésicles ou pour travaux scientifiques, des merrines (boules décoratives), des imitations de roches précieuses.
Une fabrication se situe à part, celle des grands miroirs. Après des années de recherches empiriques, les verriers ont découvert la formule du verre incolore transparent (un mélange subtilement dosé de sable et d’un fondant à base de cendres de la plante Salsola kali vendue en Orient. Notons que Venise n’hésite pas à importer des talents verriers orientaux et européens.
Pour fabriquer une grande vitre, les verriers commencent par souffler une bulle qu’ils transforment en cylindre de la longueur d’un bras. Puis le cylindre est ouvert et aplati. Ce rectangle est recuit. Une fois la plaque refroidie, reste à l’aplanir et à adoucir les surfaces avec des abrasifs. Enfin, on applique une feuille d’étain sur un des côtés de la vitre qui va être encollée à l’aide de mercure. Ce sont surtout ces dernières opérations, très difficiles à réaliser, qui sont couvertes par le secret. Les verriers, dont la profession est considérée comme noble, prêtent serment devant leur corporation. Ils jurent de ne rien divulguer des formules et des techniques. Toute trahison sera punie par la condamnation aux galères — l’administration de poison et un coup de dague ne sont pas exclus. Les familles des traitres seront ostracisées.
En 1630, Venise subit une épidémie de peste et perd un quart de sa population. Politiquement, elle est menacée par l’Espagne, l’Autriche, et Gênes, sans compter le Pape et les Turcs. Dans cette configuration peu enthousiasmante vont bientôt apparaitre de nouveaux protagonistes redoutables du côté des Français. En 1661, après la mort de Mazarin, Louis XIV et Colbert occupent le pouvoir en France.














