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Le Mexique républicain, proie des empires voisins au XIXe siècle

La signature en 1848 du traité de Guadalupe Hidalgo officialise le transfert d’environ la moitié du territoire de la jeune république mexicaine vers son voisin, les États-Unis. Comment sont-ils parvenus à cette victoire ? Quels sont les récits de cet épisode historique à travers le temps ?

Jusqu’à tout récemment, l’historiographie expliquait la victoire américaine par la désorganisation politique mexicaine caractérisée par la corruption, un État incapable de faire face à une république en pleine expansion, poussée par une « destinée manifeste » soutenue par la modernisation de son économie. Cette guerre se résumait à des événements mythiques comme la résistance texane à l’Alamo, événement magnifié notamment par Hollywood qui présente une poignée d’Américains blancs face à une myriade de Mexicains (1).

À partir des années 2000, l’historiographie présente un conflit plus complexe qui, pensaient les belligérants de part et d’autre, devait durer quelques semaines plutôt que deux ans (2). Le 11e article du traité de Guadalupe Hidalgo est révélateur de cette complexité et explique en grande partie la défaite mexicaine. En effet, plutôt que de porter sur la nouvelle frontière ou encore d’évaluer de futures compensations financières, celui-ci exige que les États-Unis doivent protéger le Mexique des exactions des Premières Nations qui habitent les territoires nouvellement acquis. Washington doit également s’assurer du rapatriement des citoyens mexicains enlevés par les « Indios Bárbaros » et interdire le commerce des produits du pillage fait au sud de la frontière.

Cette clause est primordiale pour les négociateurs mexicains : leur défaite s’explique en majeure partie par la puissance des premiers peuples, particulièrement de l’Empire comanche dont la zone d’influence à son zénith dans les années 1830-1840 s’étend de l’ensemble du Sud-Ouest des États-Unis actuels jusqu’à Mexico. L’article 11 démontre le rôle central des Premières Nations dans la construction politique, économique, sociale et ethnique de l’Amérique du Nord comme pour la fixation de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Pour comprendre la guerre américano-mexicaine, il faut donc au minimum tenir compte de l’interaction de trois principaux acteurs entre 1820 et 1840 : le Mexique, les Premières Nations et les États-Unis.

Mexique : instabilité politique et insolvabilité

La République mexicaine est fondée en 1824, après une décennie de rébellion contre l’Empire espagnol. À l’instar des États-Unis après leur indépendance en 1783, le Mexique connait à ce moment des difficultés structurelles qui minent son développement. L’État hérite d’une dette de 76 millions de pesos qui ne cesse d’augmenter. En 1845, ses paiements accaparent jusqu’à 87 % des revenus (3). Signe des problèmes financiers, entre 1832 et 1835, les fonctionnaires sont payés avec des obligations (4). Ces difficultés expliquent en grande partie le sous-équipement de l’armée mexicaine. Elle manque d’artillerie, d’armes à feu, d’uniformes, de nourriture. La poudre utilisée pendant le conflit est de mauvaise qualité. La guerre accentue les problèmes financiers, particulièrement parce que les Américains imposent un blocus maritime qui coupe la principale source de revenus du Mexique et son approvisionnement en matériel militaire européen (5).

L’élite mexicaine est divisée sur la forme que prendra le gouvernement. D’un côté se trouvent les fédéralistes qui veulent garder le pouvoir dans les régions aux mains des autorités locales. De l’autre se trouvent les centralisateurs qui désirent que Mexico soit l’autorité suprême dont la juridiction se superpose à celle des autorités locales.

Les deux camps sont divisés quant à la forme de la démocratie mexicaine. Doit-elle être ouverte à tous peu importe la classe sociale, le genre et l’origine ethnique ou doit-on la limiter ? Certains cherchent activement à garder le pouvoir entre les mains de l’ancienne élite coloniale privilégiée composée d’immigrants espagnols et de Créoles, certains projets étant plus autoritaires que démocratiques. D’autres cherchent à ouvrir la participation à l’ensemble de la population et veulent des institutions qui limitent le pouvoir de l’élite suivant le cadre de la Constitution fédéraliste de 1824.

De vifs débats politiques, souvent violents, déchirent donc la jeune république mexicaine. Les élites centralisatrices s’imposent de 1836 à 1846 grâce au soutien d’officiers ambitieux comme Antonio López de Santa Anna (1794-1876) qui les appuient à condition de satisfaire leurs ambitions personnelles. Ce compromis se fait souvent aux dépens de l’État, comme en 1845 lorsque le général Mariano Paredes y Arrillaga (1797-1849) amène à Mexico son armée postée face aux Américains pour faire un coup d’État. Il ouvre ainsi la porte à l’invasion du général Zachary Taylor (1784-1850) quelques mois plus tard (6). Loin d’être passive, la population se révolte de façon ponctuelle, par exemple contre les hausses de taxes ou encore son exclusion du processus politique comme au Tlapas (1842) et au Yucatán (1847) (7). À cette instabilité, ajoutons les tentatives d’invasion espagnole (1829) et française (1838) ainsi que les visées britanniques sur l’ensemble de la côte nord-ouest. Certains hommes politiques mexicains sont donc élus, mais ils terminent rarement leur mandat.

À propos de l'auteur

Francis Langlois

Professeur d’histoire au Collège d’enseignement général et professionnel de Trois-Rivières (Québec) et chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand (UQAM).

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