Bien que l’Inde, cinquième économie mondiale, aspire à un destin économique comparable à son voisin chinois, les écarts de richesse et de développement demeurent considérables.
À son arrivée au pouvoir, Narendra Modi a tenté de renforcer les liens économiques avec Pékin, mais les tensions à la frontière, ainsi qu’un déséquilibre commercial majeur, ont rapidement compromis cette stratégie. L’Inde cherche désormais à réduire sa dépendance à la Chine tout en tentant de rattraper son retard.
Chine-Inde : une asymétrie économique profonde
En 2006, Narendra Modi, alors ministre en chef du Gujarat, se rend en Chine avec une délégation de 35 industriels. Impressionné par le développement économique chinois, il déclare : « Je veux que le Gujarat rivalise avec la Chine ! » Cette visite est l’occasion pour lui d’étudier les zones économiques spéciales (ZES) chinoises et de convaincre les investisseurs chinois de développer des zones similaires au Gujarat. En parallèle, il développe le modèle économique gujarati, axé sur la multiplication de grands projets industriels et d’infrastructure, soutenus par de généreux avantages fiscaux et fonciers offerts par le gouvernement local. Ce modèle, il s’efforcera de le déployer à l’échelle nationale après son élection comme Premier ministre en 2014 (1), notamment avec le lancement du programme « Make in India » destiné à transformer l’Inde en un centre manufacturier mondial, attirant investisseurs, capitaux et technologies.
Dix ans après son arrivée au pouvoir, l’Inde est désormais la cinquième économie mondiale, devançant ainsi son ancien colonisateur britannique, un symbole fort de sa montée en puissance. Pourtant, l’écart de richesse avec la Chine reste considérable. En 2023, le PIB chinois, d’environ 17 758 milliards de dollars, reste près de cinq fois supérieur à celui de l’Inde. Si la croissance rapide de l’économie indienne et le ralentissement de l’économie chinoise devraient réduire cet écart au cours des prochaines décennies, les progrès économiques de l’Inde demeurent insuffisants pour rivaliser avec le « miracle économique chinois », correspondant à une période de transformation rapide impulsée par les réformes de Deng Xiaoping à partir de 1978. Ainsi, depuis les années 1980, la Chine a enregistré une croissance annuelle moyenne de 9 %, tandis que celle de l’Inde s’est établie à 6 %. L’Inde continue de faire face à des défis structurels majeurs, tels que des infrastructures insuffisantes et un manque de main-d’œuvre qualifiée, des obstacles que la Chine a su surmonter pour atteindre le développement industriel spectaculaire qui la caractérise aujourd’hui.
Dès la fin des années 1970, la Chine choisit l’ouverture au monde, orientant son industrie vers l’exportation et attirant massivement les investissements étrangers (2). Ce choix a lieu à une époque de mondialisation accélérée et d’ouverture des marchés, une période désormais révolue. À l’inverse, l’Inde a longtemps privilégié une approche protectionniste, renforcée sous le gouvernement Modi. Bien que les réformes de libéralisation de 1991 aient permis une certaine ouverture de son marché, le pays maintient des droits de douane parmi les plus élevés des économies émergentes, afin de protéger ses entreprises. Cela explique en partie son faible degré d’intégration dans les chaines de valeur mondiales. En comparaison, la Chine représente 14 % des exportations mondiales de marchandises, tandis que l’Inde peine à franchir la barre des 2 %.
L’Inde souffre d’un système de formation professionnelle insuffisamment développé, notamment en raison de la dévalorisation historique des métiers manuels, liée aux traditions du système des castes. L’éducation reste sous-financée, ce qui affecte la qualité de l’enseignement dès les premières années scolaires. Tandis que la Chine, dès les années 1960, a concentré ses efforts sur la lutte contre l’analphabétisme, l’Inde, quant à elle, a privilégié l’enseignement des sciences et de la technologie dans le supérieur. Ce choix se reflète aujourd’hui dans son taux d’alphabétisation qui n’a atteint que 74 % en 2018, alors qu’il est proche de 100 % en Chine depuis déjà une trentaine d’années. Mais ce modèle a aussi permis la formation d’un million et demi d’ingénieurs chaque année, un vivier de talents qui soutient l’expansion rapide du secteur des services. Avec un taux de croissance annuel de 10 %, les exportations de services (3) devraient dépasser celles de marchandises d’ici 2030, pour atteindre 613 milliards de dollars (4).
En Inde, la progression des revenus demeure insuffisante pour générer une amélioration significative du niveau de vie de la population, à l’exception des plus riches, qui captent l’essentiel des fruits de la croissance. En comparaison, entre 2000 et 2020, le PIB par habitant de la Chine a été multiplié par 11, tandis que celui de l’Inde a quadruplé. Ces écarts se reflètent également dans des indicateurs sociaux clés, comme l’espérance de vie : selon l’OMS, en 2021, elle s’élevait à 67,3 ans en Inde et à 77,6 ans en Chine, soit un écart de plus de 10 ans.














