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Inde-Chine : un déséquilibre économique qui exacerbe les tensions

Le découplage : une opportunité pour l’Inde ?

La volonté des multinationales américaines et européennes de diversifier leurs chaines de production pour réduire leur dépendance à la Chine offre à l’Inde une opportunité unique de se positionner comme une alternative crédible à son voisin, en tant que hub manufacturier. Cette stratégie, dite « China+1 », née dans le sillage de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, s’est intensifiée avec la pandémie et le ralentissement économique chinois. Jusqu’à présent, l’Inde n’en a toutefois bénéficié qu’à la marge et sa part dans le commerce mondial a stagné sur les cinq dernières années. En effet, de nombreuses entreprises se tournent plutôt vers le Vietnam ou le Mexique (7), des pays mieux intégrés aux chaines de valeur mondiales et plus ouverts aux investissements étrangers. L’Inde, quant à elle, reste à l’écart des chaines de valeur mondiales, même si elle a tout de même réussi à attirer quelques multinationales, essentiellement américaines, comme Apple, qui fabrique désormais 14 % de sa production mondiale d’iPhones en Inde, avec l’ambition d’atteindre 25 % d’ici 2027.

Mais la partie n’est pas encore jouée, et l’Inde possède plusieurs atouts. Malgré ses dépendances à la Chine, elle reste moins vulnérable que la plupart des pays émergents, comme le Vietnam et le Mexique, dont respectivement 30 % et 18 % des importations proviennent de Chine, contre seulement 15 % pour l’Inde. D’autant qu’une partie des nouveaux investissements recensés dans ces pays émergents proviendrait d’entreprises chinoises cherchant à contourner les droits de douane imposés par le gouvernement américain. Dans ce contexte, si l’Inde intensifie ses efforts de découplage économique avec la Chine, elle pourrait renforcer son attractivité en tant que hub manufacturier pour ses partenaires occidentaux. Un découplage total de la Chine semble toutefois illusoire compte tenu du degré de dépendance actuel.

L’Inde bénéficie d’une dynamique démographique favorable, avec une population qui devrait continuer de croitre jusqu’en 2060, pour atteindre environ 1,7 milliard d’habitants, tandis que celle de la Chine est déjà en déclin. Ce phénomène place l’Inde sur la trajectoire pour devenir le plus grand réservoir de main-d’œuvre des prochaines décennies, et ce, à un cout compétitif. Cependant, pour tirer pleinement parti de ce dividende démographique, l’Inde devra garantir un niveau d’éducation et de formation adéquat à sa population, tout en créant un nombre suffisant d’emplois de qualité pour intégrer efficacement cette main-d’œuvre. Cette stratégie, qui a été cruciale dans le succès économique des « Tigres asiatiques » (8) à partir des années 1960, s’avère également essentielle pour l’Inde. En outre, si le pays parvient à améliorer le niveau de vie de sa population, il pourrait également se transformer en un marché colossal, devenant incontournable pour les multinationales.

L’Inde poursuit par ailleurs une diplomatie économique active, avec des résultats notables. Ces dernières années, elle a conclu des accords majeurs, comme celui avec l’Association européenne de libre-échange (AELE) (9) en 2023. Le pays a également renforcé ses liens avec les Émirats arabes unis, devenus un partenaire clé et un investisseur stratégique, ainsi qu’avec l’Australie, désormais un fournisseur crucial de minerais après un accord commercial conclu en 2022. L’Inde intensifie sa coopération technologique, visant des transferts de technologies pour les secteurs industriels et de défense. Cela inclut l’Initiative pour les technologies critiques et émergentes (iCET), lancée avec les États-Unis en janvier 2023, avec déjà quelques résultats concrets comme l’investissement de l’américain Micron Technology dans une usine de semi-conducteurs dans le Gujarat.

Mais pour convaincre ses partenaires, l’Inde devra d’abord surmonter de nombreux défis structurels, notamment le manque de compétences adaptées, l’insuffisance d’infrastructures, un environnement réglementaire complexe et imprévisible, ainsi qu’un fort protectionnisme commercial et une corruption persistante. Aussi, l’Inde déploie de nombreuses politiques sectorielles, souvent orientées vers des secteurs technologiques, peu adaptées à la réalité du tissu industriel indien, alors qu’elle gagnerait à se concentrer sur ses secteurs clés les plus performants comme l’automobile, la pharmaceutique et l’exportation de services à forte valeur ajoutée.

Malgré des politiques volontaristes, l’Inde peine encore à séduire les investisseurs, un échec qui ravive les débats internes sur sa politique restrictive vis-à-vis des investissements chinois. Bien que des dissensions existent au sein du gouvernement, une ouverture progressive semble se dessiner. La relation sino-indienne reste marquée à la fois par une forte dépendance économique et par un antagonisme politique profond. Face à cette situation, le gouvernement de Modi tente de maintenir des relations économiques constructives avec la Chine, tout en gérant une opinion publique hostile et une pression militaire forte à sa frontière. Dans ce contexte, et face au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, qui a annoncé l’imposition de droits de douane supplémentaires « réciproques » à l’encontre de l’Inde à partir du 2 avril, le pays se tourne vers d’autres partenaires, notamment l’Union européenne (UE), avec la visite des commissaires européens à Delhi, fin février 2025. L’Inde et l’UE se sont notamment engagées à conclure un accord de libre-échange d’ici la fin de l’année. La réussite de cette initiative, qui pourrait donner naissance à un bloc commercial rassemblant un quart de la population mondiale, constituera un véritable test pour ses ambitions diplomatiques.

Notes

(1) Christophe Jaffrelot, « Un État plus profond : le style Modi dans le laboratoire du Gujarat », Le Grand Continent, 24 mai 2024 (https://​legrandcontinent​.eu/​f​r​/​2​0​2​4​/​0​5​/​2​4​/​u​n​-​e​t​a​t​-​p​l​u​s​-​p​r​o​f​o​n​d​-​l​e​-​s​t​y​l​e​-​m​o​d​i​-​d​a​n​s​-​l​e​-​l​a​b​o​r​a​t​o​i​r​e​-​d​u​-​g​u​j​a​r​at/).

(2) Arthur R. Kroeber, China’s Economy. What Everyone Needs to Know, Oxford University Press, 2016.

(3) L’Inde exporte essentiellement des logiciels et des services informatiques, et se distingue par l’externalisation de services variés tels que le support administratif, informatique et financier pour des multinationales.

(4) Global Trade Research Initiative (GTRI), « India’s Services Export Revolution: Set to outplace Merchandise by 2030 », 20 novembre 2024 (https://​gtri​.co​.in/​g​t​r​i​F​l​a​g​s​h​i​p​R​e​p​o​r​t​s​d​.​a​s​p​?​I​D​=88).

(5) Une licorne est une start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars.

(6) Le RCEP est un accord de libre-échange entrée en vigueur en 2022 et regroupant 15 pays de l’Asie-Pacifique.

(7) Agatha Kratz, Reva Goujon, « Carpe Futurum: India’s potential as an “Alt-China” destination », Rhodium Group, 11 juillet 2024.

(8) Le terme « tigres asiatiques » fait référence à la Corée du Sud, à Taïwan, à Hong Kong et à Singapour, quatre pays qui ont enregistré une croissance économique rapide entre les années 1960 et 1990.

(9) L’AELE comprend la Suisse, le Liechtenstein, la Norvège et l’Islande.

Légende de la photo en première page : Si les statistiques officielles indiennes font état d’un stock d’investissement chinois de 2,5 milliards de dollars (USD) en Inde entre 2000 et 2024, les chiffres affichés par le China Global Investment Tracker annoncent près de 17 milliards USD sur la période 2007-2020, faisant de Pékin l’un des principaux investisseurs en Inde, ainsi qu’une source de préoccupation sécuritaire pour New Delhi, qui s’inquiète de voir notamment son secteur de la tech irrigué par les investissements chinois, qui auraient déjà contribué à l’émergence de 18 licornes indiennes. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°133, « Flanc Est de l’Europe : un test pour la sécurité de l’UE ? », Novembre-Décembre 2024.
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