La manufacture des glaces : le projet de Colbert
Jean-Baptiste Colbert nait dans une famille de négociants-banquiers. Après des études chez les Jésuites, il est devenu l’homme de confiance de Mazarin. dont il a géré la gigantesque fortune, colossalement embrouillée. Le cardinal l’a couvert de cadeaux. Après la destitution de Fouquet, Colbert a rang de ministre et s’apprête à régner sur l’économie de la France. Pour mener sa politique, il décide de s’appuyer sur les travaux de Barthélemy de Laffermas qui, en 1596, a présenté un mémoire intitulé Règlement général pour dresser les manufactures en ce royaume (1). Colbert a peur de la fuite de devises et, pour cela, ferme la porte aux importations de produits manufacturés. Il veut par cette décision enrichir son pays des sommes considérables payées à Venise en échange de ses produits et mettre à la portée d’un plus grand nombre les miroirs rendus jour après jour plus utiles, par leur fabrication en France.
Pour financer bâtiments, équipements, matières premières, personnel, il faut trouver des capitaux. Il faut aussi trouver des hommes — des hommes d’affaires et des entrepreneurs. Il faut surtout embaucher des verriers capables de se charger de la fabrication des miroirs du début à la fin du processus artisanal. Or, les verriers français ne maitrisent pas les phases finales — le polissage et l’étamage au mercure. Seuls les Vénitiens possèdent ce savoir-faire.
Très vite sont achetées et aménagées quelques maisons et une petite manufacture, rue de Reuilly, au Faubourg Saint-Antoine. On y construit des fours, un espace de travail et des logements pour les verriers. L’administration prépare des lettres patentes confirmant la création de la Manufacture royale des glaces. Compte tenu de la tradition de dérogeance, les nobles ne doivent pas travailler. Colbert convainc cinq amis de son clan de devenir actionnaires et de se lancer dans l’aventure. Ils sont plus compétents en finances qu’en verrerie. Seul Nicolas du Noyer, receveur du taillon d’Orléans, aurait quelque expérience d’entrepreneur. Réuni, le capital initial est de soixante mille livres, auquel s’ajoute un prêt royal de douze mille livres. De quoi démarrer.
La question de l’embauche de verriers vénitiens
La personne que Colbert va charger de résoudre ce problème est son ami Pierre de Bonzi, l’ambassadeur à Venise depuis septembre 1665. Né à Florence en 1631, il est le descendant de familles prestigieuses : les Sforza, les Visconti, les Della Rovere (2). Sa famille est arrivée en France avec la suite de Catherine de Médicis. Il accompagne Mazarin à la conférence franco-espagnole de Saint-Jean-de-Luz. Brillant, il se fait remarquer par le Cardinal. Celui-ci œuvre pour qu’il bénéficie de l’évêché de Béziers, en y mettant toutefois une condition ; il devra céder une pension de mille deux cents livres au castrat Arto Melani qui était à l’occasion chargé de missions diplomatiques par le Ministre. La carrière de Bonzi débute avec la négociation de mariages princiers et des achats d’œuvres d’art pour Colbert. Saint-Simon le décrit comme un petit homme trapu avec un très beau visage, un charme infini et un esprit courtisan, prêt à obéir servilement. Peu religieux, cet habile et éminent évêque n’a ni scrupule, ni état d’âme.
En septembre 1662, Bonzi est nommé ambassadeur à Venise, dont les dirigeants pensent qu’il va les aider à former une ligue contre les Ottomans. Colbert demande à son ambassadeur non de négocier avec la République mais avec des verriers, pour qu’ils acceptent de venir exercer leur art en France, en trahissant leur serment corporatif. C’est une mission risquée. S’il était démasqué, l’ambassadeur pourrait se retrouver noyé dans les flots houleux de l’Adriatique. Néanmoins, il obtempère et se demande où trouver des verriers compétents susceptibles de se transformer en transfuges. Il s’acoquine avec un brocanteur, qui vend des miroirs et identifie des candidats à un transfert vers l’étranger. Sans doute ont-ils envie de sortir de leur ile ? Puis, au début de 1665, Bonzi est nommé en Pologne. Colbert confie alors le dossier à un homme qui lui est totalement dévoué. C’est Marc de Borniolo, sieur des Rochers, gendre de Giovanni Castellano, entrepreneur verrier de Nevers. Prenant la relève, il est chargé de mettre en place le dispositif de l’évasion des verriers vers la France. Arrivé sur la lagune, Borniolo prend contact avec l’ambassade, qui lui alloue un solide budget pour opérer et lui donne des informations sur le contexte et des noms de contacts potentiels. L’ambassade lui confirme ce qu’il pourra promettre aux verriers renégats : des salaires faramineux et des privilèges particuliers, à savoir l’exemption d’impôts, une juridiction spéciale pour les administrer et une protection rapprochée.
L’opération de l’équipe Borniolo
Antonio Cimegotto, dit della Rivetta, a vraisemblablement suivi un apprentissage chez Agostin Bosello et Domenico Cittadin. Ensuite, de servant, il est devenu garzone, c’est-à-dire aide-verrier. Ce n’est qu’en 1655 qu’il prend du galon et travaille à la pièce pour ses patrons. Il reçoit alors un salaire des plus convenables. En 1656, il change de verrerie. Il en change à nouveau en 1657. Et encore et encore. C’est autour de 1660 qu’il devient maitre verrier. Qui tente de retracer sa carrière ne sait trop s’il s’agit d’un personnage un peu instable, ou au contraire d’un esprit curieux, avide de s’ouvrir à quantité d’expériences. Gieronimo Barbin a été inscrit à la dell’Arte di Verrieri, dès 1646. Il a alors dix ans et est certainement enregistré au titre d’apprenti. Sur Zuane Civran di Polo, surnommé « Bombarda », on sait simplement qu’il a loué une maison, rue des Verriers, à Murano — ce qui n’apprend pas grand-chose. Un autre de ces verriers s’appellerait Domenico Morasse, mais aucune information utile ne parvient sur son compte. Il y a enfin parmi ces verriers un mauvais sujet accusé d’avoir maltraité un prêtre de Murano, le soir de la Saint-Jean, et condamné par contumace. Ce scélérat aurait, parait-il, fait demander où se trouvait l’ambassade de Venise à Paris, afin de s’en éloigner le plus possible. Son intention est claire : il cherche à mettre de la distance entre lui et la Sérénissime.













