En janvier 2025, vous étiez en Syrie, où vous avez voyagé dans plusieurs régions. Quelle est votre impression générale du pays après plus d’une décennie de guerre civile ?
Depuis le début du conflit, au printemps 2011, je suis allé en Syrie chaque année pour observer son évolution de visu. Pendant cette période allant jusqu’en 2016, j’ai eu l’occasion de me rendre à Damas, la capitale, et dans l’ensemble de la zone sous le contrôle du régime de Bachar al-Assad (2000-2024). Ensuite, je n’ai plus obtenu de visa et je n’ai pu visiter que le territoire des Forces démocratiques syriennes (FDS), dans le nord et l’est du pays. Cela m’a permis d’accéder à Qamichli, à Kobané, mais aussi à Raqqa, à Manbij et à Shoueil, au sud-est de Deir ez-Zor. Pendant le conflit, j’en ai constaté les effets sur les conditions de vie de la population, le repli communautaire et les profondes mutations subies par la Syrie. Lors de mon voyage dans l’ouest en janvier 2025, je n’ai pas été surpris par l’état de décrépitude aiguë qui y règne.
Tous les Syriens, quelle que soit leur origine, sont soulagés de la chute de Bachar al-Assad, car il avait réussi à se faire détester par tout le monde en raison de la corruption et de la prédation extrêmes qui y prévalaient. Mais aussi parce que les Syriens ont pris conscience que son intransigeance à l’égard de la Turquie, son refus de négocier une transition politique et son arrogance envers les monarchies du Golfe ont entravé toute résolution de la crise. L’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa et de la Hayat Tahrir al-Cham (HTC) suscite différents sentiments en fonction des différences sociologiques et communautaires. Les Arabes sunnites des classes populaires sont enthousiastes, les alaouites craignent une vengeance généralisée, les Kurdes redoutent la perte de leur autonomie, tandis que les progressistes et les laïcs de toute origine religieuse et ethnique s’inquiètent de l’autoritarisme et de l’islamisme présumés des nouveaux dirigeants.
Vue de l’extérieur, la chute de Bachar al-Assad a été une surprise, comme si son régime, pourtant considéré comme fort, ne reposait sur rien. Quelles ont été les étapes clés pour comprendre cet effondrement ?
Le régime n’a pas été renversé en douze jours, mais après treize ans de guerre civile et d’affrontement international. La Syrie se trouve au cœur de l’arc des crises entre l’Occident et l’axe eurasiatique (Iran, Russie, Chine). Il est également important de mentionner les décennies de sous-développement qui ont érodé les fondements économiques et sociaux de cette construction politique héritée des années 1960-1970.
Bachar al-Assad s’appuyait sur plusieurs piliers, dont certains se sont écroulés durant ce conflit. Le pilier alaouite était la source de la force répressive, comme le soulignait déjà le sociologue français Michel Seurat (1947-1986) dans Syrie, État de Barbarie (1988), en le comparant aux mamelouks égyptiens (1250-1517). En 2024, cette communauté dissidente du chiisme est décimée : un homme sur quatre âgé de 20 à 45 ans est mort, et les autres ne veulent plus se battre.
Le deuxième pilier était la bourgeoisie industrielle et commerçante qui prospérait grâce au protectionnisme. Les sanctions, la prédation du régime, la pénurie d’énergie, l’absence de perspectives… ont fait en sorte qu’elle s’affaiblisse. Le troisième pilier n’était autre que le nationalisme arabe, dont le parti Baas était l’émanation. Il contribuait à une certaine unité au sein de la population autour d’un leader qui semblait combattre l’« ennemi sioniste ». Il est important de souligner que le système de répression impitoyable, qui étouffait toute contestation depuis des décennies, explique la violence qui a éclaté pendant ces treize années de conflit civil.
En 2018, le régime avait presque remporté la guerre grâce au soutien de la Russie et de l’Iran. Il ne lui restait plus qu’à vaincre la HTC et les Kurdes. Cependant, l’approbation de la Turquie était nécessaire pour ce faire. En ce qui concerne les Kurdes, cela allait de soi : Ankara devait s’en occuper après le départ des troupes américaines. Toutefois, celles-ci sont restées, ce qui a conduit les Turcs à refuser de sacrifier la HTC, comme cela avait été convenu dans l’accord tacite conclu avec Moscou en août 2016. L’armée turque est arrivée à Idlib en mars 2020 afin de mettre fin aux combats. La Covid-19 a ensuite imposé une pause dans les opérations militaires, puis la guerre en Ukraine, lancée en 2022, a contraint Moscou à traiter la Turquie avec égards, ce qui a eu pour conséquence de préserver Idlib.
Le président russe, Vladimir Poutine (depuis 2012), a incité Bachar al-Assad à s’entretenir avec Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014), mais en vain, en raison de son inflexibilité : il réclamait le retrait des troupes turques avant toute négociation. La rigidité du leader syrien est incompréhensible, surtout après le 7 octobre 2023. Cette attaque terroriste représente un bouleversement géopolitique majeur pour Israël, comparable au 11 septembre 2001. Il faut s’attendre à une réaction régionale de même ampleur. Il semble que Bachar al-Assad n’ait pas réalisé que les Israéliens allaient s’employer à interrompre l’axe iranien en Syrie. Pour cela, ils avaient deux options : l’éliminer directement ou soutenir la rébellion. La destruction par Israël de l’infrastructure iranienne en Syrie et l’offensive contre le Hezbollah au Liban en 2024 ont considérablement affaibli le régime, qui s’est retrouvé privé des quelque 50 000 miliciens chiites indispensables à sa protection. Le 27 novembre 2024, premier jour de l’offensive rebelle, le fruit était assez mûr pour tomber.














