Magazine Moyen-Orient

La Méditerranée : une géographie insulaire et une proximité qui favorisent la circulation

La proximité de plusieurs îles méditerranéennes – appartenant à des pays de l’Union européenne (UE) – avec les côtes africaines (Maghreb) et orientales (Turquie, Liban) est à l’origine de la mise en place de « routes migratoires » qui seront de plus en plus empruntées par des candidats à l’exil à partir des années 1990. Ces itinéraires combinent, sur des milliers de kilomètres, des portions terrestres (traversées du Sahara ou du Moyen-Orient), mais également des portions maritimes en Méditerranée.

Plusieurs routes maritimes transméditerranéennes se sont mises en place ces deux dernières décennies, notamment en raison de la présence d’« intermédiaires » de la migration, qui sont souvent réunis sous le terme de « passeurs », mais qui désignent des acteurs divers. Ces routes principales sont au nombre de trois, chacune d’entre elles regroupant un ensemble d’itinéraires qui ne sont pas toujours identiques, mais que l’on considère comme étant proches géographiquement ; elles s’apparentent à des axes de passage.

Géographie migratoire

À l’est de la Méditerranée, la « route orientale », qui passe par la Turquie, permet aux migrants moyen-orientaux (Syriens, Irakiens, Afghans) de rejoindre l’Europe par la Bulgarie ou par les îles grecques de la mer Égée. Chypre est traditionnellement une destination migratoire pour les Libanais, redevenue avec la crise de 2019 un lieu d’exil important pour les habitants du « Pays des Cèdres » – comme ce fut le cas durant la guerre civile (1975-1990) –, mais aussi pour d’autres nationalités de la région provenant de pays en conflit (Syriens, Palestiniens, Iraniens, Soudanais). Il s’agit d’une alternative à l’axe Turquie/Grèce/Balkans. La division de l’île – avec la République turque de Chypre du Nord d’un côté, et la République de Chypre, État membre de l’UE, de l’autre – est un élément favorisant les passages clandestins. Cet itinéraire chypriote est moins fréquenté que la traditionnelle route de la Turquie, car la République de Chypre ne fait pas partie de l’espace Schengen. Il est donc difficile pour les migrants ayant franchi la « ligne verte » entre les deux entités chypriotes de poursuivre en direction du continent européen.

Au milieu de la Méditerranée, la « route centrale » vers l’Italie relie les espaces subsahariens et la Libye à l’Europe en passant par de petits espaces insulaires tels que Malte (membre de l’UE) et Lampedusa (île italienne proche de la Tunisie), et demeure la plus dangereuse de toutes. Elle est empruntée par les personnes en provenance d’Afrique, mais aussi, et de plus en plus, du Moyen-Orient. Les distances importantes à parcourir entre les côtes africaines et les îles européennes s’ajoutent aux conditions météorologiques parfois difficiles : selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), cet itinéraire aurait provoqué la mort de 17 000 personnes depuis 2014 (1).

La proximité de l’Espagne et du Maroc, qui possède deux enclaves espagnoles sur son territoire (Ceuta et Melilla), fait de la zone du détroit de Gibraltar l’autre route classique transméditerranéenne de la migration vers l’UE. Elle est appelée « route de l’ouest » et elle est principalement empruntée par des ressortissants africains. Elle regroupe plusieurs sous-­itinéraires reliant les deux royaumes, dont un itinéraire qui s’est mis en place entre les côtes marocaines et les îles Canaries dans l’océan Atlantique. Ce dernier constitue une alternative pour contourner le durcissement des contrôles sur les côtes nord du Maroc.

Ces routes migratoires sont plus ou moins empruntées en fonction de multiples facteurs qui combinent situation géopolitique et sécuritaire des pays au sud et à l’est de la Méditerranée, politiques migratoires de l’UE envers les États du Levant et du Maghreb, adaptabilité des filières de passeurs. D’après les données compilées par l’OIM, entre 2017 et 2023, 1,14 million de personnes sont arrivées dans le sud de l’Europe (Italie, Espagne, Grèce, Chypre et Malte) par ces routes de manière irrégulière selon l’acception des États européens, c’est-à-dire sans document de voyage reconnu. D’après la même source, 28 % du total sont des ressortissants d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale (2).

L’UE se barricade toujours plus

L’arrivée de migrants (politiques et/ou économiques) pose des questions de coexistence tendant à crisper la plupart des pays de l’UE, qui répondent presque toujours par des mesures sécuritaires. Accords, traités, législations, directives se mettent ainsi en place depuis deux décennies entre l’UE et les pays de l’est et du sud de la Méditerranée pour limiter la migration non autorisée par les Européens. Contestés par des associations de défense des Droits de l’homme, les accords destinés à réduire les flux migratoires sont dorénavant proposés aux pays du sud de la Méditerranée sous la forme de « package » mêlant divers domaines (développement, coopération, sécurité). À noter que les pays méditerranéens de l’UE (Espagne, Italie, Grèce), lieux d’arrivée des routes migratoires, sont soumis à la pression des autres membres, qui leur demandent de protéger les « frontières européennes ». Les « printemps arabes » de 2011 et leurs conséquences sont à l’origine de la déstabilisation de plusieurs pays méditerranéens (Syrie, Liban, Libye), incitant l’UE à renforcer sa logique de maîtrise des flux et d’externalisation des contrôles. L’angoisse grandissante d’une émigration massive venue d’Afrique pousse l’UE à des procédés similaires de durcissement des contrôles aux frontières maritimes sous-traités par les pays du Maghreb en échange de compensations financières et de promesses en matière de développement.

Les migrations maritimes de la Turquie vers la Grèce et, dans une moindre mesure, vers Chypre et la Bulgarie (« route orientale ») ont constitué la principale porte d’entrée irrégulière en Europe en 2015, lorsque près d’un million de migrants ont cherché à traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Depuis, le nombre de personnes empruntant cette route a chuté après la mise en œuvre de l’accord UE-Turquie fin mars 2016. L’autre pays visé en matière de contrôle des migrations a été la Libye. En février 2017, l’Italie, soutenue par l’UE et les Nations unies, signe un accord avec le gouvernement de Fayez el-Sarraj (2016-2021) pour « lutter contre le trafic illégal de migrants en Méditerranée ». Environ 200 millions d’euros ont été affectés pour l’externalisation de la gestion migratoire auprès des autorités libyennes avec comme but le financement, la formation et l’équipement des garde-côtes (3). Ces derniers sont décriés par les organisations humanitaires pour leurs méthodes violentes de refoulement des bateaux de migrants vers le large.

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