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L’or, arme monétaire silencieuse. Le grand retour des réserves dans la géopolitique mondiale

Depuis la crise financière de 2008, un mouvement discret mais massif transforme le paysage monétaire international : les banques centrales se remettent à acheter de l’or. Ce n’est pas un simple retour à une logique de précaution financière. C’est un virage stratégique profond, qui répond à une recomposition des équilibres géopolitiques, à la montée des incertitudes économiques globales, et à l’émergence de puissances cherchant à s’affranchir de l’hégémonie du dollar. Alors que le métal jaune dépassait les 2300 dollars l’once en 2024, son rôle dépasse largement celui d’un actif refuge. L’or redevient un instrument de souveraineté, de signal diplomatique, et un vecteur d’indépendance face à un ordre monétaire contesté.

Le retour de l’or : une lame de fond géopolitique

La Chine illustre à elle seule cette transformation. Depuis la fin de l’année 2022, la Banque populaire de Chine achète à nouveau de l’or chaque mois, pour un total cumulé de plus de 244 tonnes en 2023 et 2024. Cette stratégie s’inscrit dans une logique plurielle : réduire la dépendance au dollar, sécuriser les avoirs extérieurs en cas de conflit ou de sanctions, et renforcer la crédibilité du yuan en tant que monnaie internationale. Les sanctions imposées à la Russie et plus particulièrement le gel de ses avoirs étrangers ont agi comme un catalyseur. Pékin en a tiré une leçon : pour que le yuan devienne une alternative crédible, il doit s’appuyer sur des réserves tangibles et inaliénables. L’or incarne cette fonction stratégique. Selon Arslanalp, Eichengreen et Simpson-Bell (1), il constitue désormais une couverture explicite contre le risque de sanctions. Ce choix, qui semblait anachronique il y a vingt ans, apparait aujourd’hui comme un outil structurant d’un projet monétaire et géopolitique alternatif, en lien avec le développement du système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS), les accords bilatéraux libellés en monnaies locales, et l’internationalisation du yuan dans les échanges d’énergie.

La Russie, de son côté, a été pionnière dans cette revalorisation stratégique de l’or. Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, la Banque centrale russe a opéré une diversification stratégique de ses réserves de change en doublant ses réserves en or, atteignant plus de 2300 tonnes en 2024. Ce mouvement n’a pas été motivé par la prudence, mais par la nécessité de se protéger d’un système financier perçu comme hostile. L’or offre à Moscou une forme de résilience monétaire, en soutenant le rouble, en permettant des échanges hors dollar avec la Chine, l’Iran ou certains pays africains, et en rendant possibles des trocs énergétiques bilatéraux. Il constitue un levier de solvabilité autonome face aux embargos. Loin d’être marginal, ce choix est au cœur de la stratégie BRICS, qui évoque la création d’un actif international indexé sur l’or comme alternative au dollar dans le commerce international.

Une géographie de la contestation : puissances intermédiaires et recomposition régionale

D’autres puissances intermédiaires ont suivi une trajectoire similaire. En tête, la Turquie a été le plus gros acheteur d’or en 2022, avec 129 tonnes acquises en une seule année. Face à l’effondrement de la livre turque, à l’inflation endémique, et à la perte de confiance dans les institutions financières internationales, Ankara a utilisé l’or comme un instrument d’autonomie. La Banque centrale turque ne l’a pas seulement accumulé dans ses coffres ; elle a aussi libéralisé partiellement l’accès à l’or pour les ménages, transformant l’or en actif de confiance populaire, en stabilisateur social, et en instrument de politique monétaire indirecte. Ce mouvement a été accompagné d’un repositionnement diplomatique, entre l’OTAN, la Russie et les puissances du Golfe.

Le Moyen-Orient plus largement voit dans l’or un outil de consolidation stratégique. Le Qatar, après le blocus de 2017, a renforcé ses réserves comme gage de souveraineté et de résilience, en s’appuyant sur son fonds souverain. L’Égypte, confrontée à une série de chocs monétaires, à la dévaluation et à l’inflation alimentaire, a tout de même tenu à accroitre ses réserves en or pour envoyer un signal de stabilité aux marchés internationaux, au Fonds monétaire international ou à ses partenaires économiques du Golfe. Dans cette zone instable, l’or joue un rôle multifonctionnel : couverture contre l’inflation, diversification hors pétrodollar et outil de diplomatie économique. L’or agit ainsi comme un pivot entre finance islamique, autonomie stratégique et gestion des crises internes, contribuant à une forme de résilience souveraine.

En Asie du Sud, l’Inde continue, elle aussi, d’augmenter sa détention d’or. Ce choix s’inscrit dans un cadre différent, mêlant tradition culturelle et ambition stratégique. L’or y est ancré dans l’épargne privée, mais la Banque centrale d’Inde y voit aussi un instrument de crédibilité monétaire. Dans les alliances régionales (BRICS, Union asiatique des paiements), il soutient les ambitions des économies qui cherchent à s’affranchir des mouvements erratiques de la Réserve fédérale américaine. Même des économies en crise, comme le Sri Lanka, ont mobilisé leurs maigres stocks d’or pour maintenir un minimum de crédibilité financière à l’international.

Face à ces dynamiques, les États-Unis offrent un contraste frappant. Avec plus de 8100 tonnes, ils détiennent le plus grand stock officiel d’or au monde. Mais ces réserves sont figées : elles n’ont pas bougé depuis la fin de la convertibilité or-dollar en 1971. Ce choix est symbolique. Il vise à maintenir une image de puissance monétaire stable, à renforcer la confiance dans le dollar, et à rappeler l’héritage du système de Bretton Woods. Ben Bernanke, l’ancien président de la Réserve fédérale des États-Unis, dans son discours de 2004, affirmait que cet or n’avait plus de fonction active, mais qu’il servait de mémoire du système. Pourtant, ce symbole devient ambigu : il reflète une stabilité — mais aussi une forme d’inertie —, alors que l’ordre monétaire mondial se fragmente. L’accumulation rapide d’or par les puissances émergentes est, à cet égard, un signal d’alerte.

À propos de l'auteur

Dalia Ibrahim

Enseignante-chercheuse en sciences économiques à l’IESEG (Paris).

À propos de l'auteur

Florian Morvillier

Économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) au sein du programme Macroéconomie et finances internationales.

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