Magazine Moyen-Orient

« Le mouvement “Femme, Vie, Liberté” va plus loin que le voile ; il appelle à la chute du régime islamique »

Il est important pour le pouvoir que la société ne puisse pas s’organiser et que l’idée même de coordination apparaisse comme subversive et dangereuse, afin que la population ne s’engage pas. Cela explique pourquoi la résistance persiste principalement sous des formes individuelles. Par exemple, les femmes font du non-port du voile un acte de désobéissance civile silencieux. Elles ne le font plus comme un acte performatif de révolte collective ; en revanche, elles vaquent à leur quotidien sans voile. Cette forme de résistance renvoie à la manière dont les Iraniennes ont refaçonné l’obligation de son port au début des années 1990. Après une réglementation stricte dans la décennie 1980, les femmes se sont mises à porter le voile de façon plus lâche, avec des couleurs, à faire du vélo dans l’espace public, à essayer de rentrer dans les stades… C’est ce que l’on a appelé la « présence comme résistance », persistante, de basse intensité et massifiée. C’est cette stratégie qui est maintenant utilisée à des fins d’opposition radicale. On cherche non plus à réformer les conditions de vie en République islamique, mais à faire chuter ce régime.

Que représente le voile pour le régime et pour ses opposants ?

′′′ Pour le régime, il est une ligne rouge non négociable. La première manifestation de la jeune République islamique, le 8 mars 1979, était celle de femmes, religieuses et laïques, contre la volonté d’imposer le port du voile dans la fonction publique. Elles avaient alors rappelé que Rouhollah Khomeyni (1902-1989) avait promis la liberté et qu’il n’était pas prévu que la révolution débouche sur un projet islamiste qui exclut toute autre forme de vie politique en Iran. Donc, la question du voile a été le premier motif de confrontation entre la société civile et les autorités révolutionnaires. En 1979, un « gouvernement islamique » était inédit. Pour le nouvel État, l’obligation du voile est devenue un lieu de définition et de représentation de ce qu’est cet islam politique, ainsi que la première phase de construction du totalitarisme.

Cette obligation a été essentielle pour négocier ce qu’était la nature politique de cette théocratie, à la fois à l’intérieur du pays, mais aussi à l’extérieur. Jusqu’ici, dans les pays du Moyen-Orient, dominait au contraire l’interdiction du voile, comme en Turquie, pourtant héritière d’un grand empire musulman, ou même en Iran, sous la dynastie Pahlavi (1925-1979). La République islamique marque un renversement dans le contrôle du corps des femmes et impose sa présence dans l’espace public avec ce contrôle. C’est l’une des premières fois que l’on observe dans la région la reprise en main d’un dispositif étatique moderne, à savoir l’intrusion de l’État dans la société, mais à travers une idéologie qui réinvente la tradition. C’est une proposition politique qui va avoir beaucoup de succès et se poser comme une forme de lutte contre l’hégémonie occidentale. Le voile obligatoire devient une « marque de fabrique », utilisée comme un outil de propagande à usage extérieur pour exprimer la puissance de l’islam politique. C’est la raison pour laquelle, pour l’État iranien, le voile est une ligne rouge non négociable : la théocratie ne peut pas revenir dessus sans basculer dans autre chose.

Les nouvelles générations, de façon assez massive, ne respectent plus le voile, ne le portent pas en privé ou même dans la rue. Si l’arrestation de Mahsa Amini n’est pas un cas isolé, l’obligation du voile est en décalage avec les pratiques réelles et quotidiennes de la société. Il existe un monde entre ce que se permettent les femmes dans la sphère privée et parfois au travail, et l’image imposée par la théocratie. En revanche, cet écart ne renvoie pas simplement à des formes de liberté que les femmes s’accordent. Au contraire, à partir du moment où elles décident d’entrer en opposition frontale avec le régime, cette ligne rouge du voile est réinvestie pour exprimer leur contestation. Retirer le voile en public et le brûler permet de montrer que l’on dépasse la limite : la provocation et le défi mettent en scène une opposition radicale qui est partagée par les femmes qui agissent et les hommes qui les entourent.

Comment le féminisme se diffuse-t-il dans la société iranienne ? En quoi est-il un danger « mortel » pour le régime en place ?

′′′ Il peut y avoir un malentendu : parler de « diffusion » du féminisme pourrait renvoyer à l’idée qu’il s’agit d’une conception nouvelle, importée d’un extérieur occidental, donc que l’égalité hommes-femmes est une idée externe à la société iranienne. Au contraire, il est essentiel de comprendre à quel point le féminisme iranien actuel est quelque chose d’organique. Il s’agit d’une fermentation politique lente qui débute par la présence des femmes dans la première révolution constitutionnelle de 1905, par leur implication y compris dans les mouvements de guérilla anti-impérialiste des années 1960-1970, puis lors de la révolution de 1979…

Au-delà d’être des actrices politiques dans les événements qui ont marqué le pays, la place des femmes dans l’espace public connaît un changement radical du fait de l’exode urbain des populations rurales appauvries, de la transition démographique, de l’expansion et de la massification de l’alphabétisation, de la modernisation : toutes ces transformations modifient les modes de vie et la sociodémographie du pays. Cette révolution s’amorce sous le règne du shah Mohammad Reza Pahlavi (1941-1979), mais s’épanouit sous la République islamique. À partir des années 1990-2000, les taux d’alphabétisation et de diplômés du supérieur en Iran sont égaux à ceux des pays européens. C’est paradoxalement sous la République islamique qu’ont eu lieu l’alphabétisation et l’éducation massive des femmes, y compris dans les campagnes.

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