En septembre 2022, un incroyable mouvement de contestation sociale apparaît en Iran, mettant le statut des femmes au cœur des revendications. Quelle est sa nature ?
′′′ Il est exceptionnel, mais ce n’est pas le premier. Il se distingue par sa durée : près de cinq mois. Du fait de la dimension massive et sévère de la répression en Iran, les soulèvements ne peuvent pas s’installer longtemps. C’est pourquoi d’autres formes de contestation, qui ne passent pas par des manifestations, se sont développées. Par exemple, la campagne « Un million de signatures », dans les années 2000, demandait l’égalité des droits, avec comme figures Shirin Ebadi et Narges Mohammadi, qui ont respectivement reçu le prix Nobel de la paix en 2003 et 2023. C’est un mouvement dont les stratégies de lutte, les formes d’organisation, les discours, ont marqué la société iranienne.
Avant « Femme, Vie, Liberté », les manifestations les plus longues remontaient à 2009, contre la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013) ; elles avaient duré quelques semaines. En 2019, les protestations contre l’augmentation du prix du carburant avaient été matées dans le sang en quatre ou cinq jours. « Femme, Vie, Liberté » dure de septembre 2022 à janvier 2023, d’abord de façon continue puis, à partir de novembre 2022, par vagues de trois jours. Le mouvement est aussi singulier par la rupture sociodémographique qu’il implique. En 2009, le Mouvement vert appelait à la libéralisation du système politique, soutenant le « réformateur » Mir Hossein Moussavi. À ce moment-là, la société était divisée avec, d’un côté, une jeunesse urbaine connectée, une classe moyenne éduquée qui demandait plus de libertés politiques et sociales et, de l’autre, une majorité de la population, traditionnelle et rurale, et une clientèle du régime notamment composée de familles de martyrs et de vétérans de la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui soutenait la théocratie en place. Les contestations de 2019 ont renversé ces lignes de partage : elles ont été portées par la jeunesse des milieux populaires, qui rejetait la corruption et les inégalités économiques.
Fin 2017 est né « Filles de la rue de la Révolution », qui marque un tournant « antivoile » dans le féminisme iranien, jusque-là actif dans les demandes d’égalité des droits. Les militantes ont inventé une grammaire de lutte : la contestation du pouvoir, à travers le fait d’enlever son voile en public, qui est reprise par « Femme, Vie, Liberté ». Les membres de « Filles de la rue de la Révolution » protestaient séparément, les unes dans les villes périphériques, les autres dans le centre de Téhéran, mais elles ne convergeaient pas.
« Femme, Vie, Liberté » rassemble tous les groupes sociaux et démographiques qui s’étaient soulevés à différents moments avec différentes demandes et sous différentes formes. Ce mouvement est provoqué par l’indignation suscitée par l’assassinat de Mahsa Amini, arrêtée et battue à mort pour port « incorrect » du voile, le 16 septembre 2022. Il réunit dans les rues à travers tout le pays aussi bien la jeunesse pauvre que la classe moyenne, les étudiants, les femmes, les hommes, les minorités… Seul le secteur ouvrier, épuisé par les grèves de 2021 et la répression, ne s’y joint pas.
Enfin, « Femme, Vie, Liberté » se caractérise par une demande radicale : la fin du régime. Les slogans les plus scandés sont : « À bas le dictateur ! », « À bas Khamenei ! », du nom du Guide suprême au pouvoir depuis 1989. Ce mouvement va donc plus loin dans la contestation par rapport aux soulèvements antérieurs. Il est un moment de bascule dans la vie politique iranienne puisque, depuis 1979, l’Iran se caractérise par la stabilité, au prix d’une immense violence dans les années 1980. Ce qui est rendu visible en 2022, c’est le changement des règles du jeu politique, du pacte social institué au cours des décennies précédentes.
Qu’en reste-t-il près de trois ans après ?
′′′ Plusieurs choses. D’un côté, les formes d’organisation qui étaient nées de façon organique et spontanée ont été étouffées par une répression violente. Un degré inédit de cruauté a été exercé non seulement envers les manifestants arrêtés et leurs familles, mais aussi des segments organisés de la société civile (avocats, journalistes…) qui ont été détenus de façon « préventive ». Ces politiques de terreur et d’intimidation permettent de comprendre pourquoi l’on n’a pas pris acte de l’ampleur de la répression. Autant de violence crée du silence. On a pu observer une tentative de l’État de former un « rideau de peur » en reprenant des techniques héritées de l’immédiat après-révolution : disparitions forcées, torture, condamnations à mort après des procès expéditifs…














