Magazine Moyen-Orient

« Le mouvement “Femme, Vie, Liberté” va plus loin que le voile ; il appelle à la chute du régime islamique »

Le gouvernement est conscient du degré de colère profond qui habite les citoyens et les citoyennes. Il a conscience que ce n’est pas parce que la contestation s’est tue sous le poids des armes et les effets d’une incapacité à transformer l’essai de la colère en alternative politique concrète que le mécontentement s’est calmé. La République islamique se maintient à travers une pratique du pouvoir ambiguë, qui conjugue la radicalité d’un islamisme néofasciste, un certain pragmatisme et une finesse dans le « gouvernement des âmes » (un art pastoral que maîtrise le clergé, rompu au pouvoir depuis le XVe siècle).

En République islamique, il y a aussi ces femmes prorégime, parfois membres des forces de répression…

′′′ Une distinction d’abord : « religieux » ne veut pas (ou plus) dire prorégime, et « conservatrice » ne signifie pas être d’accord avec le voile obligatoire. Comme la société iranienne est en proie à ces questions de façon organique depuis longtemps, elle a dans ce domaine une maturité et une clarté qui fait défaut ici en Occident, où le sujet est souvent traité à un niveau médiatique et polémique. L’une des figures de « Femme, Vie, Liberté », Fatemeh Sepehri (en prison depuis septembre 2022), porte le tchador noir par conviction. Veuve de martyr de guerre, elle appartenait à la base de soutien de la République islamique et s’est par la suite « radicalisée » au point de contester la théocratie dès 2017, par refus notamment du voile obligatoire.

Ensuite, il existe des femmes prorégime. Les premiers timbres de la République islamique représentaient une femme voilée avec une kalachnikov. Ces images de la musulmane combattante ont fait partie de la propagande du régime. Plus généralement, le fait d’être femme n’a jamais empêché d’être une force motrice de projets politiques fascistes masculinistes, que ce soit en Italie mussolinienne (1922-1945), en Allemagne nazie (1933-1945) ou ailleurs.

Étant donné que l’espace public en Iran est ségrégué, avec des espaces exclusivement féminins dans les écoles par exemple, il est nécessaire que des femmes prorégime en assurent la surveillance. Ces Iraniennes peuvent en outre critiquer, même publiquement, les excès de la misogynie d’État ; cela ne change rien à qui elles sont et à ce qu’elles font : dans toutes les sociétés traditionnelles patriarcales, les femmes jouent un rôle central en tant que relais de la domination masculine, qui n’est pas uniquement une affaire d’hommes.

Entretien réalisé par Guillaume Fourmont et Camille Manfredi (février 2025).

Légende de la photo en première page : Le pouvoir iranien islamique voit dans le port du voile par les femmes un symbole de son autorité. © Shutterstock/hakanyalicn

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°66, « Femmes au nom de la liberté », Avril-Juin 2025.
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