Au lendemain du 7 octobre 2023, analystes et commentateurs s’empressaient d’annoncer la chute du Premier ministre Benyamin Netanyahou. Or, à un an du prochain scrutin législatif, prévu en octobre 2026, les sondages créditent son parti, le Likoud, du plus grand nombre de députés, tout en convergeant sur l’incapacité de la coalition au pouvoir à conserver sa majorité au Parlement (67 élus sur 120). Les attentes sont importantes quant à l’émergence d’une alternative au gouvernement le plus extrémiste de l’histoire d’Israël. Mais la force de la contestation ne doit pas occulter une autre réalité : celle d’un consensus, parmi les Israéliens, en faveur du maintien d’un ordre colonial à l’encontre des Palestiniens.
La crise politique qui s’est ouverte en Israël en 2019, qui a entraîné cinq cycles électoraux, n’est pas terminée. Les guerres menées dans la bande de Gaza et au Liban ont permis de souder la société dans une union militariste, mais laissent transparaître des fractures profondes. Moins massive qu’en 2023, la contestation s’est néanmoins adaptée au nouveau contexte imposé par ces conflits.
Une opposition divisée
Le mouvement hétéroclite Crime Minister, polarisé contre Benyamin Netanyahou, constitue l’une des deux forces majeures de la contestation. Ces opposants « de principe » au Premier ministre jugent immoraux son maintien au pouvoir alors qu’il est visé par plusieurs procès pour corruption, ainsi que la présence de figures de l’extrême droite à des postes gouvernementaux. L’autre dynamique s’est structurée autour des familles des captifs israéliens retenus dans la bande de Gaza. Si le Hostage and Missing Families Forum constitue leur base centrale de ralliement, il ne forme pas un mouvement homogène. La majorité se retrouve lors des manifestations et veillées du samedi, organisées sur la place des Otages à Tel-Aviv, mais plusieurs familles ont décidé d’engager, en parallèle, des actions plus directes pour confronter les responsables politiques à leur refus de signer un accord de cessez-le-feu. À l’inverse, certaines familles progouvernementales participent au Forum de l’espoir, en soutien à l’effort de guerre et à la pression exercée sur le Hamas, considérés comme les moyens les plus efficaces d’obtenir le retour de leurs proches.
Ces deux forces convergent lors des grandes manifestations du samedi, sans pour autant former un cadre politique capable d’incarner une alternative au pouvoir en place. Si aucune figure politique majeure ne semble en mesure d’émerger, plusieurs responsables se partagent le flambeau de l’opposition, à l’instar du centriste laïc Yaïr Lapid, du nationaliste Benny Gantz ou du leader de la « nouvelle » gauche sioniste Hademocratim, Yaïr Golan. Tous s’opposent à la direction prise par Benyamin Netanyahou, en particulier au poids et à l’influence accordés aux messianistes. En revanche, ils ont unanimement critiqué la décision du procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, en mai 2024, d’émettre une demande de mandat d’arrêt à l’encontre du Premier ministre et de son ministre de la Défense, Yoav Gallant (2022-2024). Une position qui reflète l’union militariste des Juifs israéliens face à la guerre, mais qui risque d’accentuer le fossé entre cette opposition et les citoyens palestiniens d’Israël. Une donnée fondamentale, dans la mesure où les courants représentés par Benny Gantz, Yaïr Lapid et Yaïr Golan peinent à atteindre la majorité sans l’appui d’autres forces, comme les islamo-conservateurs de Ra’am ou certains partis nationalistes juifs ayant rompu avec Benyamin Netanyahou.
Pour cette opposition loyale au consensus colonial, la gauche radicale reste persona non grata dans toute perspective de coalition parlementaire. Constituée de Juifs non- ou antisionistes et de Palestiniens citoyens d’Israël, elle demeure minoritaire, mais proactive. Elle articule sa critique du gouvernement autour de la nécessité de mettre fin à la guerre et de parvenir à une paix « juste » avec les Palestiniens. Tout en condamnant les attaques du 7 octobre 2023, ses représentants pointent la responsabilité des politiques israéliennes d’apartheid, de colonisation et d’occupation.
À l’inverse, la coalition gouvernementale représente une force politique dont les lignes directrices, bien que marquées par certaines nuances, sont clairement identifiables : abolir les prérogatives de la Cour suprême au profit de l’exécutif, renforcer le contrôle du foncier aux seuls citoyens juifs et celui du religieux sur la vie civile, et rejeter tout projet d’État palestinien, au bénéfice d’une extension de la souveraineté israélienne sur la Cisjordanie. À cela s’ajoute une offensive sans précédent – amorcée avant le 7 octobre 2023 et intensifiée depuis – contre les opposants radicaux, soutenue et relayée par les franges les plus colonialistes et racistes du pays.














