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Le football des Iraniennes : force ou faiblesse diplomatique ?

Enjeu diplomatique majeur et miroir d’une société en mutation, le football féminin a connu une ascension sans précédent en République islamique d’Iran entre 2018 et 2022. Si la répression les contraint à l’autocensure, les footballeuses résistent en maintenant leur présence sur un terrain qui les oppose directement à l’État : celui de la visibilité.

« Ce match contre la Thaïlande était difficile ; il faisait chaud. Au moment de marquer, je ne me suis pas rendu compte que mon hijab était tombé. Les premiers instants de l’euphorie passés, j’ai réalisé qu’il avait glissé et je l’ai réajusté. » Joignant le geste à la parole lors d’un entretien vidéo accordé au quotidien Shargh fin janvier 2025, l’internationale iranienne Zahra Ghanbari revient sur l’« incident » qui aurait pu briser sa carrière. C’était le 12 octobre 2024. Les 12 meilleurs clubs du continent asiatique s’affrontent pour la première édition officielle de la Ligue des champions féminine de la Confédération asiatique de football (AFC), l’une des six qui composent la Fédération internationale de football association (FIFA).

Alors qu’elles sont à égalité 1-1 avec les Thaïlandaises du BG Bundit Asia, les joueuses du Khatoon Bam FC, en tête du championnat iranien, se qualifient pour les quarts de finale (qui se sont joués les 22 et 23 mars 2025) à deux minutes de la fin du temps additionnel. Le but de la victoire est signé par la capitaine, Zahra Ghanbari. Les gradins sont vides, mais une image va faire le tour du monde et récolter plus de 7 millions de vues sur le compte Instagram de l’AFC : à l’efficacité de l’attaquante succède un buzz à propos de sa tête dévoilée, ce qui va entraîner un élan de sympathie à son égard et accroître sa popularité. Deux semaines plus tard, Zahra Ghanbari est exclue de la sélection. Elle et son club communiquent publiquement des excuses, assurant « avoir toujours respecté les règles » en matière de port obligatoire du voile. Après un bref temps d’incertitude, la meilleure buteuse du pays est réhabilitée ; elle poursuivra donc en ligues nationale et continentale.

Paradoxe sportif

Contrairement aux autres disciplines, les compétitions de football sont les plus médiatisées au monde et font l’objet d’une attention et d’une visibilité incomparables. Surtout, la gouvernance du « sport roi » est placée sous l’autorité de la FIFA, qui, depuis le lancement de sa première stratégie de développement du football féminin en 2018, oblige le régime iranien à se conformer à des normes contraires à ses propres fondements idéologiques. En effet, la promotion d’un sport où la visibilité de la femme et de son corps en mouvement est centrale se heurte aux impératifs de sobriété et de mise sous tutelle de la citoyenne iranienne, lesquels s’inscrivent dans un cadre légal fondé sur l’obligation du port du voile et les principes d’inégalité et de séparation entre les sexes.

Issue de la génération qui a révélé au monde l’évolution du football féminin en Iran, Zahra Ghanbari, née en 1992, incarne l’inextricable paradoxe de la diplomatie sportive menée par la République islamique. D’un côté, les standards officiels valorisent l’image de l’Iranienne, cachée, recouverte et silencieuse, mère sacrificielle et épouse dévouée. De l’autre, le football met en scène les corps, l’effort physique et mental, des femmes en action qui hurlent, crachent, arborent un tatouage ou un bracelet aux couleurs arc-en-ciel. Non seulement le football a une charge symbolique considérable, mais il est aussi un haut lieu de résistances multiformes. Pour l’État iranien, contrôler l’image des sportives demeure par conséquent un enjeu 
(géo)politique de la plus haute importance.

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